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La fin des années faciles : vers une baisse drastique du pouvoir d’achat ?

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Ecrit par Hubert Landier, publié le 25 mai 2010

Ce qui ne pouvait pas être admis publiquement commence à pouvoir l’être : la France s’appauvrit et risque de s’appauvrir encore plus dans les années à venir.


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Deux évènements, advenus coup sur coup, auront contribué à cette modification de l’opinion publique : d’une part, la crise monétaire et la crainte que les difficultés de la Grèce ne gagnent d’autres pays européens, dont la France ; d’autre part, le débat autour de la réforme des retraites. Dans l’un et l’autre cas, le Gouvernement, en effet, aura plaidé, sans vouloir employer le mot, dans le sens de la rigueur : rigueur budgétaire face à l’explosion du déficit des comptes de l’Etat, rigueur dans les règles relatives aux régimes de retraites.

Dans les deux cas, les Français auront bien compris que ceci ne serait pas sans conséquences sur le pouvoir d’achat, au moins de  certains d’entre eux. Compte tenu de l’insuffisance de la reprise économique, certains économistes, dès lors, n’hésitent plus à évoquer publiquement la perspective d’une baisse du pouvoir d’achat à hauteur de 20 ou 30%. Cette dégradation, toutefois, ne sera pas brutale, mais aussi insensible que le Gouvernement en sera capable. Elle se traduira par une dégradation des services publics, la tarification de certains services jusqu’à présent gratuits, la restriction des revenus de redistribution (allocations de toutes sortes), la remise en cause de certaines formes d’action sociale financées par l’Etat, une hausse des impôts et des taxes et, finalement, la nécessité pour certains de travailler plus pour gagner moins.

La France, autrement dit, vit la fin de plusieurs dizaines d’années de rêve. Il est évidemment tentant de vouloir l’ignorer tant le rêve nous semblait « normal ». Ce retour au principe de réalité, toutefois, s’accompagnera d’une question majeure : cette dégradation des conditions de vie sera-t-elle ne risque-t-elle pas de se traduire par un nouvel accroissement des inégalités ?

De la croissance à la stagnation économique : la fin des années de rêve

La France des « trente glorieuses » s’était installée dans la facilité. La croissance économique permettait de financer des hausses annuelles et régulières du pouvoir d’achat, ceci dans un contexte de plein emploi qui conduisait par exemple Renault à « importer » de la main d’œuvre algérienne. Pour les pays du sud, la France représentait (et représente toujours) un pays de cocagne. Les conflits sociaux – il y en avait alors beaucoup plus qu’aujourd’hui, et parfois autrement violents – portaient sur la répartition des fruits de la croissance économique, non sur la façon de nourrir celle-ci. Les ménages s’équipaient (voiture, deuxième voiture…) et partaient en vacances plus fréquemment, plus longtemps et plus loin. Tout ceci paraissait normal.

Le moteur s’est progressivement essoufflé, puis brutalement arrêté. Cela a commencé par la hausse du chômage, depuis le milieu des années soixante-dix. Celle-ci semblait tout à fait anormale et, espérait-on, provisoire : un chef d’entreprise(1)  trouvait à s’inquiéter : « 300.000 chômeurs, n’est-ce pas une situation explosive ? ». Il a ensuite été question de « donnant-donnant » dans les négociations sociales : « vous aurez les 35 heures en contrepartie d’une annualisation des horaires » (ceci revenant à mettre fin aux heures supplémentaires). Les hausses de salaires ont progressivement été indexées sur la hausse des prix prévisible. Ces restrictions, pourtant, paraissaient exceptionnelles, liées à une conjoncture momentanément déprimée ; elles ne pouvaient donc être que passagères : ce qui restait normal, c’était la hausse régulière du pouvoir d’achat. Le progrès social, présenté comme étant le but ultime des politiques publiques, s’identifiait à l’accumulation des biens matériels et aux possibilités d’en jouir aussi abondamment que possible.

La France aura ainsi vécu quelques années en état de « surfusion », consommant davantage qu’elle ne produisait de valeur. Mais cela semblait (et le semble encore pour beaucoup) une situation passagère, un « trou d’air ». La croissance reviendrait, il suffisait de l’amorcer par des injections de fonds publics, par des hausses de salaires destinées à une « relance de la consommation ». Le problème, c’est que la croissance est effectivement de retour, mais que, dans une économie mondialisée, elle l’est, pour l’essentiel, en Chine et dans les pays du sud. La crise, en Europe, ne se sera pas traduite par une courbe en U, mais par une crise en L. Certains pays s’y sont préparés, ceux notamment d’Europe du nord, et ont aménagé en conséquence leurs finances publiques et leurs systèmes de redistribution. Ce n’est pas le cas de la France ; il faudrait pour cela que l’Etat puisse imposer l’intérêt général aux lobbies financiers et aux corporatismes syndicaux ; or, derrière les gesticulations médiatiques, il s’agit d’un Etat faible ; tout ce qu’il peut faire, c’est de retarder les échéances et dissimuler ce qui pourrait porter atteinte à la popularité du futur candidat à la présidence de la République en 2012. Et donc, l’on a bien compris que la réforme des retraites ne se ferait pas, si ce n’est la pose de quelques rustines qui ne changeront rien à l’essentiel.

Le déclin invisible : les mille et un canaux de l’appauvrissement général

Bien entendu, la baisse du pouvoir d’achat ne se traduira pas par une coupe de 20% sur la feuille de paye de l’agent de la SNCF ou de l’ouvrier de chez Renault. Il est même probable qu’ils engrangeront l’un et l’autre des hausses de salaires nominales. Ce sera beaucoup plus subtil et moins visible. Et cette dégradation générale sera masquée par d’épais nuages de fumée politico-médiatiques. Cette imprégnation progressive passera par de multiples canaux ; on se contentera ici d’en indiquer quelques-uns.

Une baisse de qualité des services publics ; la baisse des effectifs par l’absence de remplacement des agents partant à la retraite, l’ajournement de certains investissements prévus ou souhaitables, les économies réalisées sur la maintenance, se traduiront nécessairement, malgré les progrès de productivité, certaines brillantes réalisations et les efforts personnels de nombreux agents, par une dégradation générale. Par exemple, le discours officiel continuera à mettre en avant la priorité donnée à la sécurité publique, nonobstant la baisse relative des effectifs de la police ; or, le risque accru d’effractions ou d’agressions, qui en résulteront, conduira à une hausse importante des frais de sécurité assumés directement par les ménages(2) , par exemple en installations d’alarmes et en frais de gardiennage.

Des services gratuits qui deviennent payants ; l’adoption, en matière de services publics, de normes empruntées à l’économie de marché conduira à faire payer au consommateur ce qui peut l’être et dont il bénéficiait jusqu’à présent gratuitement, ou à le lui faire payer à  un « prix de marché », qu’il s’agisse de services liés à l’énergie, de transports ou d’accès aux soins de santé. Mieux vaut dans ces conditions être un client régulier du TGV qu’un usager des lignes du Francilien. De même, par exemple, le remboursement des frais de santé se limitera de plus en plus à celui des prestations les plus indispensables, à l’exception des « prestations de confort », laissées à la charge du patient même si elles lui semblent aller de soi.

Les interventions sociales de l’Etat revues à la baisse, faute de financement. Cela signifie que les multiples associations qui viennent prendre en charge les victimes de différentes formes d’exclusion verront leur activité limitée ou condamnée pour des raisons budgétaires. Il en ira de même de la politique culturelle jusqu’alors menée par l’Etat, les activités qu’il contribuait ainsi à promouvoir étant de plus en plus obligées de ne compter que sur leurs propres moyens, c’est à dire sur ceux de leurs spectateurs ou de leurs visiteurs. L’entrée dans les parcs deviendra de plus en plus fréquemment payante. Sous couvert de bonne gestion, les musées seront transformés en parcs d’attractions ou en salons de réception. Cela n’empêchera pas l’Etat de faire grand cas de réalisations prestigieuses, tel le pavillon français à la Foire de Shanghai.

Les revenus indirects à la baisse. Le pouvoir d’achat, compte tenu de la montée du chômage, des progrès de la précarité et du vieillissement relatif de la population, sont largement assurés par des revenus de substitution et de redistribution. Ceux-ci seront limités et leur accès discrètement contingenté. Il s’agira bien sûr de mettre fin aux abus résultant de conditions d’attribution parfois trop laxistes d’aides, d’allocations ou de pensions, mais aussi, et d’abord, de réduire le niveau de dépenses devenues impossibles à assumer. Simultanément, la révision en baisse de la portée de certaines « niches fiscales » se traduira par une progression du taux d’imposition, notamment de celui des classes moyennes.

Travailler plus pour gagner moins. Nombre d’entreprises, pour maintenir une rentabilité minimale et faire face à la concurrence des NPI, sont d’ores et déjà conduite à intensifier les rythmes de travail. Ceci consiste à maintenir les objectifs de résultats avec des équipes réduites par le non remplacement des partants, à relever le niveau des résultats attendus sans pour autant renforcer les effectifs, à multiplier les tâches annexes qui doivent être assurées en temps masqué (notamment les reportings sur tableur Excel), ou encore, à faire assumer certaines tâches à des stagiaires peu payés. Cette situation, d’ores et déjà jugée critique dans certaines entreprises, se trouve dissimulée par un discours, tenu le plus souvent de bonne foi, célébrant, dans les colloques, la diversité ou le bien-être au travail.

Le pouvoir d’achat direct en sursis. Si tout ceci ne suffit pas à un ajustement par apport à la création de valeur, il est permis de craindre une baisse du pouvoir d’achat direct. Cette baisse sera obtenue, notamment, par le remplacement de salariés fortement payés par des salariés, à compétence égale, moins bien rémunérés ou bénéficiant d’avantages moins conséquents. Tel est le principe de l’externalisation de certaines tâches jugées extérieures aux « compétences-clé » de l’entreprise ou de l’administration. Il en résulte que nombre de jeunes sont d’ores et déjà) obligés de compter sur la solidarité familiale, quand ils le peuvent, notamment pour se loger.

La répartition de la pénurie : un problème majeur de justice sociale

Bien entendu, cette évolution dans un sens qui exigera des Français qu’ils fassent évoluer leurs comportements dans le sens d’une plus grande frugalité n’ira pas sans convulsion. La prise de conscience de ce que les années faciles appartiennent au passé sera rendue plus difficile par le comportement des tenants du pouvoir comme des candidats à son exercice, dont le discours consiste moins à promettre « du sang et des larmes » qu’à laisser entrevoir, pourvu qu’on leur fasse confiance, « des lendemains qui chantent ». La baisse du pouvoir d’achat, par ailleurs, ne sera pas identique selon les segments de la population :  pour certains, la vie risque de devenir très difficile au point de les faire basculer vers la grande pauvreté, d’autres devront seulement restreindre leurs dépenses, d’autres, enfin, s’efforceront de maintenir leur niveau de vie.

Une minorité riche ou très riche parviendra probablement à échapper aux difficultés qui guettent la plus grande partie de la population. Ce n’est un secret pour personne que la banlieue huppée de Lille se trouve de l’autre côté de la frontière belge. Les grandes fortunes s’organiseront pour « optimiser » la fiscalité qui devrait les frapper et sauront auprès de qui trouver conseil pour cela. Les gestionnaires de fortune feront preuve d’imagination afin de trouver des solutions avantageuses. Les lobbies interviendront en leur faveur auprès des pouvoirs publics, comme ils l’ont toujours fait – au nom, bien entendu, de l’intérêt national (éviter la fuite des capitaux). En revanche, la classe moyenne risque d’être durement frappée par la hausse inévitable des taxes et des impôts, et notamment des impôts locaux et des taxes foncières. Il en ira de même, par rapport à leurs aînés, des jeunes, qui se verront contraints, tout en gagnant moins, de faire face à des obligations financières accrues afin d’assurer, notamment, l’équilibre des régimes de retraites.

Il faudra compter également sur l’existence de puissants corporatismes professionnels. La rémunération des salariés peu qualifiés dans les secteurs en difficulté, ou dont les activités sont facilement délocalisables, risque d’être durement affectée ; en revanche, les agents « à statut » de certaines grandes entreprises venues du service public se battront en vue d’obtenir un avantage de leurs « avantages acquis ». Les contrôleurs du trafic aérien, par exemple, maintiendront le Gouvernement sous la menace de grèves pénalisantes pour la population. Les cheminots exigeront le maintien de leur régime spécial de retraites, quittes à paralyser l’économie. Et ainsi de suite. Il sera difficile, dans ces conditions, de remettre en cause certaines rentes de situations ou certains avantages devenus totalement injustifiés, même s’ils eurent leur raison d’être dans le passé.

Confronté à ces lobbies et à ces corporatismes, l’Etat devra faire face à l’exigence d’équité venant des victimes de la décroissance. Il faudrait pour cela qu’il soit capable de manifester son autorité. Mais il n’est pas certain qu’il le puisse. Nombre de déclarations ou de demi-mesures, annoncées par avance à grand renfort de communication, serviront ainsi à masquer son incapacité à adopter les mesures impopulaires qui seraient nécessaires afin de préserver l’avenir. La récente annonce relative à la réforme des retraites en offre un exemple. Différents palliatifs auront été trouvés afin de faire durer le système, à l’exclusion des changements « systémiques » qui seraient nécessaires afin d’en assurer l’avenir. On appréciera ainsi cette déclaration surprenante du ministre du Travail, présentant un avant-projet de son plan aux « partenaires sociaux », le 16 mai dernier : « le Gouvernement n’écarte pas pour le long terme la piste d’une réforme systémique ». En attendant, on aura posé des rustines. Au lieu de réformes de fond, il s’agit ainsi de gouverner au jour le jour, les yeux fixés sur la prochaine échéance électorale, avec le souci de ne pas provoquer trop de mécontentements par l’annonce des mesures énergiques qui seraient nécessaires.

On observera seulement qu’une telle posture va à l’encontre de la pédagogie qui serait nécessaire. Elle contribue, avec le renfort des syndicats et d’une grande partie de la presse, à maintenir l’illusion d’un monde qui appartient désormais au passé et qui n’aura finalement représenté qu’une toute petite période de l’histoire de l’humanité. Les arbres ne peuvent grandir jusqu’au ciel. Athènes, malgré son rôle éminent dans l’histoire de la pensée occidentale, s’est vue réduite à l’état d’une petite ville de l’empire romain, puis à une bourgade de l’empire ottoman. Il nous est très difficile, pourtant, d’admettre une telle évolution. Elle n’est pas facile à entendre et encore moins à proclamer. Ni les hommes politiques (qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition), ni les syndicats, ni les entreprises, n’ont intérêt à l’admettre. Trop d’intérêts sont en jeu face à ce changement de perspective.

Et pourtant, l’écart ira nécessairement en s’accroissant entre le discours mis en avant et la réalité vécue quotidiennement par la majorité des Français. Le changement de perspective finira pas s’installer dans l’opinion ; mais ce sera à l’encontre de l’influence exercée par tous ceux qui proclament la possibilité – à condition bien entendu qu’on leur fasse confiance – d’un retour à l’âge d’or.


[1] 1978, conversation avec l’auteur.

[2] Ceux-ci, selon la comptabilité nationale, entrant dans la composition de la croissance économique et étant supposés traduire une hausse du niveau de vie.

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