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Les jeunes qui vont entrer sur le marché du travail croient encore aux vertus de la solidarité

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Ecrit par François Charpentier, publié le 24 mars 2010

On saura dimanche 21 mars, au soir du second tour des élections régionales, de quelle marge de manoeuvre dispose encore Nicolas Sarkozy pour conduire la réforme des retraites. Elle risque d'être d'autant plus faible qu'il n'existe aucun consensus sur le sujet.


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Les enquêtes d'opinion l'ont montré pour les adultes. Mais qu'en est-il chez les jeunes ? Bonne question, car tout se passe actuellement comme si les acteurs politiques et sociaux s'apprêtaient à prendre des décisions dont le coût financier sera d'abord supporté par les générations montantes. Dès lors il était légitime de questionner une promotion de 22 étudiants en journalisme qui s'apprêtent à entrer sur le marché du travail et qui ont suivi au Celsa sur l'année universitaire 2009-2010, dans le cadre d'un master professionnel, un enseignement sur la protection sociale afin qu'ils nous disent ce qu'ils attendent d'un système de retraite aujourd'hui et d'une éventuelle réforme. C'est le fruit de ce « mini-sondage » qui n'a rien de scientifique que nous livrons aujourd'hui aux lecteurs de l'AEF.

« Dans quelques semaines vous serez de jeunes actifs. Vous cotiserez alors pour la retraite. Alors que le gouvernement envisage de réformer le système qui date de 1945, rédigez une tribune de deux feuillets pour le quotidien « Libération » dans laquelle vous expliquerez ce que vous attendez d'une éventuelle réforme ».En mettant ce sujet sur la table, nous attendions évidemment des étudiants qu'ils disent leur quatre vérités à leurs aînés. De fait, ils ne se privent pas de le faire. Soit pour dénoncer le défaut d'information sur le sujet et la prime ainsi donnée à la démagogie et au clientélisme. Soit pour fustiger le manque de courage des acteurs du système. Mais la grande surprise vient du fait que la très grande majorité d'entre eux marque son attachement aux valeurs de solidarité intergénérationnelle qui sous-tendent le système, même si une forte proportion d'entre eux voient l'introduction d'une dose de capitalisation comme une opportunité à saisir. Quitte à « faire un peu long », nous avons donc choisi de donner la parole à ces jeunes en publiant des extraits significatifs de leur travail.Premier constat, une réforme doit être préparée par une sensibilisation de l'opinion et une bonne information.

Adrien, 24 ans. « Sur la question des retraites, la pédagogie est étonnamment absente. Avant d'entrer dans le monde de l'entreprise et de recevoir ses premiers bulletins de paie, le jeune actif n'a jamais eu de la retraite qu'une vision très lointaine […] L'ignorance ne favorise pas le consensus, et le débat semble se dérouler sur deux niveaux : d'une part, les spécialistes de la question -syndicalistes, négociateurs, journalistes- qui présentent au public une forme d'accord sur le constat de l'état catastrophique du système de retraite ; d'autre part, une valse d'arguments marqués idéologiquement, plus ou moins clientélistes, tantôt pour défendre des acquis sociaux inscrits au fronton de la République, tantôt pour fustiger les 'planqués' et autres privilégiés. Tant que les premiers concernés -les jeunes- ne seront pas mieux au fait de ce que représente l'enjeu de cette réforme, le débat démocratique n'avancera pas ».

Plana, 24 ans. « Alors, aux syndicats de salariés, déjà faibles, et dont beaucoup d'adhérents, et quasi tous les cadres, sont plus proches de la retraite que de l'âge de l'entrée sur le marché du travail, soyez courageux ! Ne faites pas comme Martine Aubry qui se déclare en faveur de l'allongement de la durée de cotisation, et qui, campagne des régionales oblige, se rétracte aussitôt. Aux patrons, soyez courageux ! Embauchez des seniors, prenez en compte la pénibilité du travail ! Enfin, au gouvernement de Nicolas Sarkozy, qui aspire à marquer l'Histoire, en voici l'occasion sur un plateau. Une réforme systémique des retraites est un haut fait qui figurera près de votre nom dans tous les livres d'histoire. Jeune entrante sur le marché du travail, je veux cotiser plus longtemps, et avoir une retraite certes moins longue, mais confortable ».

Le besoin ressenti d'un vraie réforme

Second constat, plutôt rassurant, les jeunes ne contestent pas la nécessité d'une réforme. Mieux, ils ressentent le besoin d'une vraie réforme, qui réponde aux bonnes questions.

Fabienne, 23 ans. « La réforme s'engage in extremis, ce n'est pas une raison pour faire une réforme partielle (comme celles de 1995 ou de 2003) et à la va-vite. Pas de précipitation donc. De ce que vous déciderez dans les mois qui viennent, (et je dis bien « les mois »), dépendra mon avenir. Devrais-je capitaliser par mes propres moyens si je veux une fin de vie décente ? Dois-je me préparer à travailler 45 ans sans discontinuer, sans prise en compte de mes années d'études, ni de la nature de la tâche accomplie ? À ces questions devra répondre votre réforme ».

Corentin, 25 ans. « Quand on s'apprête à rentrer sur le marché du travail, réfléchir au moment où l'on partira à la retraite peut paraître incongru. Sans compter que la situation économique actuelle, et la difficulté à trouver un emploi stable, causent déjà assez de soucis aux futurs actifs. Pourtant, la réforme du système de retraites, qui doit connaître un nouveau volet en 2010, doit interroger chaque Français, y compris ceux qui sont le plus éloignés de leur dernier jour de travail […] La piste de l'augmentation de la durée de cotisation me paraît alors comme la plus logique. Forcément, à la veille de son entrée sur le marché du travail, payer quatre ou huit trimestres de plus ne semble pas démesuré au regard des 41 années de cotisation, sinon plus, qui attendent le futur travailleur ».

En rester aux solutions classiques ?

Partant de là, deux attitudes émergent. L'une classique qui ne perçoit de solution que dans une mesure d'âge (allongement de la durée de cotisation ou relèvement de l'âge légal).

Lorraine, 24 ans. « Que préfère-t-on ? Partir tôt à la retraite et passer presque autant d'années avec un revenu misérable que l'État sera obligé de réduire à peau de chagrin pour soulager la sécurité sociale ? Ou être raisonnable, réaliser qu'à 60 ans nous n'aurons pas les artères de nos parents et que pour le porte-monnaie de tous, il faudra donner de sa personne un peu plus longtemps ? Mais allonger l'âge de départ à la retraite induit une autre problématique. Celle du travail des seniors. Car il ne faut pas rêver, il ne suffit pas de dire qu'il faudra travailler plus longtemps, il faut aussi inciter les entreprises à permettre aux seniors de continuer à travailler. Car si on allonge cette limite d'âge, ce n'est pas pour aller payer des préretraites à 55 ans ou des années de chômage à taux élevés ».

Laurent, 25 ans. « Le report de l'âge de la retraite à 62 ou 63 ans est une solution de bon sens, étant donné l'accroissement de l'espérance de vie, pour rattraper ces trimestres manquants. Simplement, si nous sommes prêts à faire des efforts, il serait logique d'obtenir en contrepartie des nouveaux droits comme la prise en compte des périodes de stage, voire les années d'études supérieures, au-delà du master par exemple, dans le calcul de notre retraite. Vous les syndicats qui défendez la pénibilité du travail pour les ouvriers, pensez aussi aux jeunes générations qui sont la clé du système […] Une chose est sûre, le système en répartition doit être préservé, au nom du principe de solidarité intergénératrionnelle ».

Et si on favorisait l'immigration ?

L'autre attitude consiste à rechercher des solutions plus innovantes.

Thibault, 27 ans. « Sauvegarder ce système de retraite est capital. C'est le socle de notre solidarité nationale et le ciment qui unit les générations. C'est aussi ce qui doit empêcher de rendre la vieillesse un lent voyage vers la misère […] Le meilleur moyen d'augmenter le nombre de cotisants est encore d'augmenter le nombre de travailleurs. Le chômage apparaît donc comme le principal ennemi des régimes de retraites : il fait baisser les cotisations d'une part et augmenter le nombre de retraités en incitant les seniors sans emploi à prendre leur retraite plus tôt […] Le renouvellement des générations n'étant plus assuré, il faut changer de politique migratoire. Il faut permettre aux immigrés de s'établir plus facilement en France, et régulariser massivement ceux qui ne le sont pas. Le travail des sans papiers étant non déclaré, il ne contribue pas au financement de la protection sociale, ce qui est une perte pour la collectivité ».

Catherine, 27 ans. « La solution d'une augmentation des cotisations est massivement rejetée à 73 %, de même que la diminution du niveau des retraites (95 %). Que révèle en réalité ce sondage ? Que la voix des jeunes ne peut plus se faire entendre. La démocratie n'est pas toujours vertueuse, et les jeunes, désormais en minorité, sont soumis à la pression du nombre. Désormais la défense des retraites est entre les mains de ceux qui n'ont plus que des avantages à conserver. Les salariés sur le départ ont en effet tout à perdre d'une réforme structurelle immédiate […] A l'avenir, et compte tenu de la démographie vacillante (bien que pas si mauvaise en Europe…) de la France, il faudra, indéniablement, avoir massivement recours à l'immigration pour payer les pensions de nos personnes âgées. Sans démagogie, les responsables politiques devront expliquer cette évidence statistique à leurs électeurs ».

Ivan, 25 ans. « Parmi les variables d'ajustements évoquées pour sauver les retraites, l'essentiel aujourd'hui n'est pas d'augmenter le nombre de trimestres de cotisation mais d'augmenter le nombre de ceux et celles qui ont un emploi, augmenter le nombre de ceux qui touchent un vrai salaire et donc augmenter le nombre de ceux qui cotisent. La lutte pour préserver les retraites passe, entre autre, par d'autres combats : ceux contre le chômage et la précarité ».

La révolte qui gronde...

Il reste que bon nombre de jeunes ne sont pas prêts à accepter n'importe quoi. Et si on leur demande des efforts supplémentaires, ils exigeront des contreparties.

Rozenn, 23 ans. « Je ne suis pas pour le rachat des années d'études, sachant qu'en général, plus on en fait, moins l'emploi que l'on occupe est « pénible ». Cinq années d'études ne valent pas cinq années de travail à la chaîne. Mais attention quand même à ne pas trop tirer sur le levier des années de cotisation pour avoir une retraite à taux plein. Si on termine nos études à 25 ans, ce qui n'est pas rare de nos jours, les 40 années de cotisation actuelles nous amènent déjà à 65 ans… Sachant qu'on gagne un an d'espérance de vie tous les trois, quatre ans, il est normal d'augmenter la durée de cotisation, mais deux années supplémentaires, c'est le maximum : travailler jusqu'à 67 ans, d'accord, mais pas plus ! […] Enfin, cela me paraîtrait normal, aussi, d'aligner le niveau de cotisation des fonctionnaires sur ceux des salariés du privé. Aujourd'hui, on prélève 7,85 % sur le salaire brut des fonctionnaires, contre plus de 10 pour les salariés du privé. Pourquoi les salariés du public seraient-ils avantagés à ce point ? Pour l'avenir des retraites, la priorité, c'est de supprimer les privilèges non fondés ».

Alexia, 23 ans. « Faute d'une réforme clairement affichée et surtout en profondeur, les jeunes de notre génération s'apprêtent à entrer dans la vie active sans savoir combien de temps il leur faudra travailler et quel sera le montant de leur retraite. Cette impression de naviguer à vue accentue encore le désintérêt de ce public qui hésite, il est vrai, à peser eux-mêmes dans les débats. Passivité, incertitude, perplexité face à un système complexe en plus d'être inopérant : le découragement pointe et les syndicats devraient revoir leur stratégie pour impliquer davantage les nouvelles générations dans leurs réflexions. […] Alors que l'âge d'entrée sur le marché du travail recule, les jeunes actifs savent pertinemment qu'ils ne bénéficieront pas d'une pension à taux plein s'ils prennent leur retraite à 60 ans. Mais tout semble fait pour esquiver le débat et préserver le plus longtemps possible ce secret de Polichinelle. Assumer des mesures audacieuses qui permettront de garantir leurs futures pensions, voilà pourtant ce qu'attendent les jeunes actifs ».

Cédric, 22 ans. « Pour réduire ces inégalités, il faudra aussi mettre tout le monde à contribution. Certains plaident pour un allongement de la durée de cotisation, d'autres pour que l'âge légal soit repoussé. Il faudra inévitablement passer par les deux étapes. […] Pourquoi plafonner les cotisations ? Et pourquoi ne pas les étendre aux revenus financiers ? On ne peut se plaindre de déficits si on n'a pas encore exploré toutes les possibilités de financement […] Selon l'Insee, la part des « charges sociales employeurs dans la valeur ajoutée des entreprises non financières » est passée de 19,8 % en 1982 à 16,1 % en 2007. Cependant, il faudra veiller, comme le propose la CGT, à ce qu'on tienne en compte le poids des salaires dans la valeur ajoutée de chaque entreprise, afin de ne pas trop pénaliser certaines d'entre elles ».

Sophie, 23 ans. « Le modèle par répartition pèche par ses aléas démographiques. L'État ne peut contrôler le taux de natalité, ni l'espérance de vie. C'est pourquoi il me semble que des doses de capitalisation sont nécessaires. Il faut sans doute conserver la répartition comme un pilier de solidarité, pour permettre de garder les trimestres assimilés, par exemple […] Une simplification du système parait également indispensable. Ayant un peu travaillé à l'étranger, je suis bien en peine de savoir ce qu'il adviendra de ces cotisations. Enfin le principe d'un âge de départ légal à la retraite me laisse perplexe, les parcours professionnels sont trop divers, en termes de durée et de pénibilité, pour que tous les Français partagent ce même horizon, purement symbolique ».

« Nous ne l'accepterons pas »

Enfin, il y a ceux - moins nombreux - qui ne sont pas prêts à poursuivre sur la voie de leurs aînés et qui affichent de sérieux doutes sur la pérennité du système.

Thomas, 24 ans. « Et le chômage des diplômés est arrivé. D'un seul coup, la société ne savait plus trop quoi faire de ces grands dadais passés sans s'en rendre compte de l'adolescence à l'âge adulte, du Lycée au Pôle emploi. Ainsi, nous qui nous sommes tant préparés pour notre vie de salarié, voilà qu'on nous demande de prendre notre mal en patience. De revoir nos exigences à la baisse. Le monde ne serait pas parfaitement injuste, si par-dessus tout vous n'aviez pas décidé, Mesdames, Messieurs, qu'il nous faudrait travailler plus longtemps. Si, si, vous l'avez dit. Pire encore, voilà que vous faites la moue en regardant d'un œil circonspect le régime des retraites qui a fait la vieillesse dorée de nos parents et grands-parents. Voilà que le mot 'réforme' est sur toutes vos lèvres, dans toutes vos déclarations. Certes, la situation est loin d'être parfaite et, l'espérance de vie allant en grimpant, il va falloir trouver des solutions pour ne pas faire de nos anciens des précaires grisonnants. Mais, le ferez-vous au prix de notre avenir ? Devrons-nous affronter la vie avec une boule au ventre, une seconde, étiquetée « Retraite », au dessus de celle, déjà bien imposante, étiquetée « Emploi » ? Quel monde nous préparez-vous ? Sera-t-il équitable ? Assurera-t-il à nos anciens une vie décente ? Ou bien sonnera-t-il le temps des retraites privées, ouvrant ainsi grand la porte aux inégalités ? »

Amélie, 24 ans. « Non, rien de rien… non, je ne vous donnerai rien… ». Tel pourrait être le refrain que je souhaite entonner aux futurs retraités. A 24 ans, je veux bien entendre, au nom de la solidarité et du système par répartition l'injonction suivante : payer pour vos aînés ! Mais en retour j'ai une question : qu'aurons nous, nous ? Ce n'est pas de l'égoïsme ambiant, bien au contraire. C'est l'interrogation d'une génération qui donne déjà l'impression de payer un lourd tribut au monde du travail : stages non rémunérés, allongement de la durée des études, difficulté d'insertion sur le marché du travail, chômage structurel, précarisation de l'emploi, remise en cause des acquis sociaux et j'en passe […] De tout cœur, j'attends précisément un changement structurel de ce système de retraite pour trois raisons. D'abord, financièrement, il ne tient pas la route […] La deuxième raison est un mythe cassé : celui de l'équité intergénérationelle. Rien ne justifie que nous payons pour la génération dite du « baby-boom » : elle a peu cotisé, elle part « tôt » en retraite (par rapport aux autres pays) et elle touchera des pensions financées sur les cotisations d'une génération moins nombreuse. L'effort, c'est à eux de le fournir, maintenant, et non à nous en 2050. Enfin, […] avant toute chose, la réforme devrait comporter un volet 'simplification des retraites'. C'est à dire simplifier les régimes de retraites et les organismes de gestion (Arrco, Agirc, MSA etc). Bref remettre vraiment à plat le système, en tenant compte des intérêts respectifs des générations en présence. Car aux lendemains « souriants » que syndicats et gouvernement semble nous réserver, nous pourrions tout à fait sortir du registre Piaf et entonner un autre refrain : « Aux armes citoyen ! »


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