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Sombres perspectives pour les salariés: que font les syndicats?

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Ecrit par Hubert Landier, publié le 19 décembre 2011

Alors que les perspectives économiques s'assombrissent et que les salariés risquent d'être confrontés à de nouvelles difficultés, les organisations syndicales semblent impuissantes. D'où vient le silence assourdissant des représentants des salariés?


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Mardi 13 décembre: journée nationale d’action intersyndicale. Il n’en a pratiquement pas été question dans la presse et Bernard Thibault lui-même a admis que la mobilisation a été "moyenne".

Tout le paradoxe est là: les perspectives économiques s’assombrissent, avec un taux de croissance pratiquement nul pour l’année 2012 et la probabilité, au cours des mois à venir, de nouvelles vagues de licenciements et de restrictions budgétaires qui conduiront nécessairement à un alourdissement des prélèvements sociaux et fiscaux ainsi qu’à une politique de redistribution (aides, allocations, rentes, etc.) plus restrictive. Or, face à ces perspectives, le silence des syndicats est assourdissant (et plus encore celui du patronat).

Faut-il y voir une impuissance des dirigeants syndicaux à imaginer une réplique possible? Ou bien une incapacité à mobiliser autour de leurs mots d’ordre? Les syndicats, autrement dit, seraient-ils "hors jeu"? Leur silence serait-il lié à la proximité de l’élection présidentielle et à la politisation croissante qui en résulte? Quoi qu’il en soit, il est permis de s’inquiéter de cette quasi-disparition d’un contre-pouvoir qui serait porteur de propositions sérieuses et capable de se faire entendre.

La marginalisation du discours syndical: des causes multiples

Les observateurs sont de plus en plus nombreux à s’étonner de la discrétion des syndicats et de leur absence quasi totale dans les médias. Ce n’est pas qu’ils soient inactifs: l’activité des organismes paritaires se poursuit, ainsi que les négociations, notamment au niveau national interprofessionnel; leurs dirigeants sont consultés, à l’occasion, par le président de la République. Et pourtant, des événements se produisent qui, voici quelques années, auraient suscité force commentaires et qui, maintenant, passent quasiment inaperçus: une journée nationale d’action est organisée: on n’en parle pas; la CFTC tient son congrès national: il en est à peine question dans la presse. Les journalistes auraient-ils plus important à rapporter? C’est là toute la question. Quoi qu’il en soit, l’action des centrales syndicales semble s’être marginalisée alors que rarement au cours de notre histoire récente les menaces qui pèsent sur le monde du travail auront été aussi profondes. Une évolution qui s’explique par la conjonction de plusieurs facteurs.

Et tout d’abord l’éclatement de l’échiquier syndical entre de multiples tendances et autant d’organisations: CGT, CFDT, CGT-FO, CFTC, CFE-CGC, Unsa, Union syndicale Solidaires, FSU, ceci sans compter la CNT, la CAT et la CNSF, le tout pour un taux de syndicalisation estimé à 7% ou 8%. Ces divisions correspondaient à l’existence des familles politiques, philosophiques ou doctrinales entre lesquelles se répartissaient les Français au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Les communistes et leurs alliés étaient à la CGT, les "cathos" à la CFTC, les laïcs à Force ouvrière, et ainsi de suite. Le problème, c’est que ces affinités philosophiques ou politiques n’ont plus guère de réalité dans la France d’aujourd’hui, pour ceux au moins qui ont moins de cinquante ans. Les divergences qui expliquent l’existence de plus d’une dizaine d’organisations sont donc devenues incompréhensibles pour la majorité des salariés. Pire: elles sont devenues contradictoires avec l’action qu’ils attendent des syndicats. L’unité d’action, en effet, est devenue une exigence, à la fois en termes de réponses aux attentes et en termes d’efficacité. Le problème, c’est que les dirigeants syndicaux sont incapables d’y parvenir, à supposer qu’ils le souhaitent, compte tenu des contentieux qui depuis des lustres opposent leurs organisations les unes aux autres.

Ainsi se manifeste une sorte d’enfermement des directions syndicales dans des problématiques qui ont cessé de correspondre aux réalités auxquelles les salariés sont confrontés ou risquent d’être confrontés. Nombre de leurs membres font preuve d’une expertise pointue dans leur domaine de compétence et connaissent à fond des dossiers parfois extrêmement techniques. Ce qui par contre semble manquer, c’est la capacité de leurs organisations à passer de cette somme d’expertises personnelles, parfois remarquables, à une politique qui irait au-delà de ce que "on a toujours dit". Ce qui est en cause ici, c’est leur lourdeur et leur lenteur, qui les privent de cette réactivité et de cette capacité d’anticipation qui leur serait nécessaire dans la période complètement inédite dans laquelle la France – et le reste du monde - sont en train d’entrer. La tentation est donc de continuer à traiter les dossiers comme on le faisait lors de l’époque précédente. Les solutions mises en avant sont souvent judicieuses dans leur contenu, mais décalées par rapport au contexte.

Il en résulte que les initiatives syndicales ont cessé de mobiliser et qu’elles ont cessé d’intéresser au-delà du cercle plus ou moins étroit des salariés directement concernés. Il y manque, pour paraphraser Bergson, "l’élan créateur". Ne restent que des considérations corporatistes ou des restes de références à des idéologies plus ou moins en perte de vitesse. Les mobilisations sociales, quand il s’en produit (comme le "mouvement des indignés") ont cessé de transiter par les lourds appareils syndicaux; ils passent par les réseaux sociaux et l’usage intensif du portable (comme l’a bien montré l’exemple du "printemps arabe"). Le syndicalisme, empêtré dans les idées qui lui viennent de son passé, éprouve par ailleurs des difficultés sérieuses pour se mettre au diapason des problématiques en cours d’émergence. Il se tient en grande partie à l’écart du mouvement des idées et plus encore des techniques de management. Plus encore que celui des effectifs, l’affaiblissement du syndicalisme est également celui des équipes militantes et dirigeantes ainsi que de leur capacité à peser sur les grands débats nationaux. L’institué l’emporte sur l’instituant; bien que les apparences soient maintenues, l’organisation, au sens institutionnel du terme, se maintient, avec son cortège de droits, mais elle se vide, sans qu’il n’y paraisse, de ce qui lui donnait vie.

L’absence d’un contre-pouvoir représentatif des salariés

Bien entendu, le syndicalisme conserve un rôle important dans la négociation sociale; la loi lui reconnaît un rôle que les entreprises sont tenues de respecter. Ces droits, il s’entend à les faire respecter, mais il serait bien en peine, le plus souvent, d’obtenir que l’on s’asseoie autour de la table par le seul effet d’un "rapport de forces" qui lui serait favorable ou par celui de l’autorité morale qui lui serait reconnue. Si les employeurs négocient, c’est souvent beaucoup plus parce qu’ils y sont obligés par la loi que par conviction ou parce qu’ils y seraient contraints par les syndicats eux-mêmes. Le formalisme tend souvent à l’emporter sur le contenu: la loi oblige à négocier sur les risques psychosociaux; on négociera donc sur les risques psychosociaux, quitte à aboutir à un accord de faible portée qui permettra à la direction de mettre en avant le fait qu’elle a respecté la loi, et aux syndicats d’affirmer que leur point de vue a été entendu; de part et d’autre, la mise en scène de l’accord se fera avec beaucoup d’hypocrisie, celle-ci tendant à en masquer le peu de portée réelle. Mais ce n’est pas pour autant que les syndicats auront véritablement infléchi la politique menée par l’entreprise, ou plutôt par la société de capitaux qui l’abrite juridiquement. Le faux-semblant l’emporte ainsi de beaucoup sur l’influence réelle.

De cela, on ne saurait faire reproche aux syndicalistes: ils font ce qu’ils peuvent, comme ils peuvent, avec les moyens juridiques, matériels et intellectuels dont ils disposent - et ils ne peuvent sans doute pas faire mieux. L’organisation interne des centrales syndicales nécessite, pour des changements infimes d’orientation, un grand déploiement d’énergie, qu’implique le respect des statuts et de la "démocratie syndicale"; à cela s’ajoute le fait que la possibilité pour eux de se faire véritablement entendre de leurs interlocuteurs patronaux ou des pouvoirs publics est loin d’aller de soi. Le "rapport de forces", pour employer un terme ancien, ne joue pas en leur faveur; l’intelligence politique et la vision prospective non plus. Le dialogue social se réduit souvent à un simulacre. Et il en résulte, dans les grands débats que suscite - ou plutôt que devrait susciter - l’état actuel de la France, que le point de vue de la majorité des salariés a cessé de passer par le canal privilégié du syndicalisme.

Or, ceci est de la plus extrême gravité. Toute collectivité humaine ne peut perdurer que si le pouvoir qu’y exercent les dirigeants se trouve équilibré par l’existence de contre-pouvoirs. C’est vrai du village africain où le pouvoir du chef est limité par l’intervention parfois féroce des esprits de la forêt tels qu’ils se manifestent à travers les masques, comme du chef de l’État démocratique moderne, dont les prérogatives, limitées dans le temps par le retour des élections, se heurtent, notamment, à la vigilance d’un Parlement où il ne compte généralement pas que des amis. De même dans l’entreprise, le pouvoir du dirigeant se trouve-t-il limité par l’intervention de multiples instances, financières, commerciales, techniques et légales. Il lui faut notamment compter sur le point de vue de son conseil d’administration, sur l’avis des multiples experts qui l’entourent, voire sur la résistance au changement de tous ceux qui ont le pouvoir de traîner des pieds.

Prise en compte trop exclusive des intérêts financiers

Parmi les multiples parties prenantes sur lesquelles il lui faut compter figurent le personnel. Ses réactions peuvent s’exprimer individuellement et dans le désordre. Le corps social que constitue l’entreprise, cependant, est autre chose qu’une somme d’individualités sans lien entre elles; il est donc souhaitable qu’il puisse le faire d’une façon collective. Tel est le rôle des représentants du personnel: réagir aux décisions ou aux projets de décisions, éviter les abus ou les dérives préjudiciables aux intérêts des salariés, faire entendre leur point de vue face à celui qu’expriment les apporteurs de capitaux, les clients et les collectivités publiques.

Cette expression des salariés, pourtant, est loin d’équilibrer celle des apporteurs de capitaux. Ceci s’explique d’abord par la constitution juridique de l’entreprise, qui laisse le dernier mot à ces derniers. Mais cette déficience s’explique également par le manque de compétence et de légitimité de ceux qui s’expriment au nom des salariés. Et ce que cette carence tend à compromettre, ce n’est pas seulement leur intérêt; il en va aussi des conditions susceptibles d’assurer un développement durable et équilibré de l’entreprise. Ceci est particulièrement vrai dans les circonstances où l’intérêt de apporteurs de capitaux risque de se faire entendre au détriment des autres parties prenantes: clients, collectivités publiques et salariés. De ce point de vue, la mauvaise santé du syndicalisme ne représente donc pas nécessairement une bonne nouvelle pour l’entreprise. Elle tend à restreindre le champ de la décision à une prise en compte trop exclusive des intérêts financiers. Un renouvellement en profondeur de l’exercice de la fonction de représentation du personnel apparaît donc comme l’une des conditions de la dynamique de "l’entreprise de l’après-crise". Vaste chantier, qui nécessitera de s’extraire des problématiques usées où les partenaires sociaux tournent aujourd’hui en rond.

Il n’est pas certain que ce nécessaire travail de reconstruction puisse être conduit par les dirigeants qui se trouvent aujourd’hui à la tête des organisations syndicales. Malgré toutes leurs qualités personnelles, ils souffrent tout à la fois de la tyrannie du statu quo, de l’emprise de schémas qui appartiennent d’ores et déjà au passé, de la lourdeur de leurs organisations et de l’hyperactivité que leur impose le tempo de leurs obligations. La tentation est grande alors d’attribuer les difficultés actuelles du syndicalisme à de supposés adversaires. "Ce n’est pas moi, c’est lui!" Vieux réflexe de cour d’école. Mais est-ce ainsi que l’on prépare l’avenir?


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