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Crise économique, crise sociale ? L’expérience historique

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Ecrit par Hubert Landier, publié le 9 mars 2010

Ikea, Total : il suffit de quelques conflits sociaux fortement médiatisés pour qu’il soit, dans la presse,question d’une « multiplication des conflits » et de l’éventualité d’une « crise sociale ». Impression, qui en l’absence d’un recensement précis, peut se révéler fallacieuse.


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L’expérience historique montre, en effet, que les crises sociales, que ce soit au niveau d’une entreprise ou au plan national, sont difficilement prévisibles. Elles s’ensuivent en effet d’un événement inopiné,d’importance secondaire, mais à forte charge émotionnelle. Cet événement, toutefois, advient dans un contexte qui peut être plus ou moins favorable à ce qu’il débouche sur une réaction collective. Selon les cas, et pour un même objet, cette réaction peut être insignifiante comme elle peut être forte. De même, une série de conflits localisés peut ou non se muer en un mouvement national.

Hommes politiques et dirigeants d’entreprises se trompent ainsi régulièrement dans leurs pronostics sur ce que sera l’évolution de la situation ou sur les réactions que susciteront leurs initiatives. Il leur faudrait,pour éviter toute surprise, faire preuve à la fois d’empathie et mesurer la dimension symbolique. Un exercice difficile et qui se heurte au risque d’isolement que représente l’exercice du pouvoir.

Comment naissent les crises sociales : l’expérience historique

Le 11 mai 1936, une grève éclate à l’usine Breguet du Havre.La raison ? Le 2 mai, pour l’exemple, la direction a voulu congédier deux ouvriers, Friboulet et Vachon, qui ont fêté le 1er mai, qui n’est pas encore jour férié, en ne venant pas travailler.Les ouvriers occupent l’usine. Les deux militants sont vite réintégrés. Un fait divers sans importance (quelques lignes seulement dans la presse).

Oui, mais le 13 mai, c’est chez Latécoère à Toulouse que de nouveau éclate une courte grève, suivie le 14 par un débrayage aux usines Bloch de Courbevoie : la direction a refusé de prendre en considération le cahier de revendications déposé par les ouvriers. Là encore, la direction cède dès le lendemain,après une brève occupation des locaux. Là encore, des faits divers sans importance et qui ne semblent pas liés les uns aux autres. Sauf que, deux semaines plus tard, c’est toute la France qui est en grève.

Le mouvement a éclaté en dehors de toute intervention, venant de la CGT. René Belin, dans ses mémoires, décrit l’atmosphère qui règne, le matin du 11 mai, au siège de la Confédération : Racamond entreprend comme d’habitude la lecture de«L’Humanité » de la première à la dernière page ; Frachon écrit un rapport pour le Parti ; Bothereau découpe des articles dans la presse pour les coller dans un cahier ; et Belin lui-même est à la recherche d’un sujet de polémique pour son prochain article ; quant au « général », Léon Jouhaux, il se prépare à partir à Genève pour la conférence internationale du travail ;aucun d’entre eux ne prévoit ce qui va se passer.

Les occupations n’ont pas été planifiées ; elles se sont produites d’elles-mêmes, sans intention bien claire : on attend la réponse de la direction et on décide de passer la nuit surplace. Par la suite, jouera l’effet de contagion. Comme tout le monde, on occupe ; ensuite, on se demande comment s’en sortir ; une délégation se rend à la CGT, où elle en trouve beaucoup d’autres en attente. Les syndicalistes, débordés,demandent s’il y a un syndicat ; généralement, il n’y en a pas ;quelles sont les revendications ; quelquefois, il n’y en a pas ;donc, on en invente ; en attendant, explique-t-on à la CGT, il faut créer un syndicat afin de négocier les conditions de la reprise du travail.

Ce qui frappe dans l’affaire, c’est que le mouvement est parti de faits en apparence anodins. Deux ouvriers licenciés parce qu’ils ne sont pas venus au travail le 1er mai. Ces faits, pourtant,doivent être situés dans leur contexte. Ils présentent un caractère hautement symbolique. Le Front populaire a été élu le 3 mai. Léon Blum, dans un mois, présentera son gouvernement ; la gauche va prendre le pouvoir. Dans ces conditions, la sanction patronale apparaît comme une provocation. Il s’agit de faire valoir que les temps ont changé.

Ce n’est pas tout. La France sort d’une crise économique profonde qui a jeté à la rue des centaines de milliers de salariés. La production reprend tout juste. Mais la reprise s’accompagne de l’espoir d’en finir avec ces cinq années de privation. C’est cet espoir qu’exprime la victoire du Front populaire. Dans ces conditions, l’atmosphère est explosive. Les salariés font leur le slogan de Marceau Pivert : « tout est possible tout de suite ».

Ceci, le patronat ne l’a pas compris. En licenciant Friboulet et Vachon, il s’agissait seulement de faire comprendre aux ouvriers qu’il n’était pas question que l’habitude se prenne de fêter le 1er mai. Il s’agissait simplement de maintenir l’ordre, tel que le conçoivent les patrons. Mais les syndicalistes n’ont pas été moins imprévoyants ; ils n’ont rien vu venir. Le mouvement se développe en dehors des appareils ; ceux-ci n’interviendront qu’après, afin de lui trouver une issue et, si possible, une issue conforme à leur politique.

Encore cela n’a-t-il rien d’évident. Ainsi, en 1947. Le 25 avril, 1500 ouvriers des ateliers 6 et 18 de la Régie Renault à Billancourt, en dehors de toute intervention syndicale, se mettent en grève afin d’obtenir une augmentation de leur salaire. Ils se heurtent à l’hostilité des délégués syndicaux. Il faut dire que le Parti communiste est associé au gouvernement de Ramadier et que la priorité est à la reconstruction économique ; il en résulte que la CGT freine les revendications salariales. « La grève est l’arme des trusts contre la classe ouvrière », a affirmé Frachon. Le comité de grève qui a été constitué s’obstine cependant et, au bout de quelques jours, la grève s’étend.

Pour en finir, la CGT réclame une prime de rendement, mais les grévistes n’en veulent pas : ce qu’ils veulent, c’est une augmentation du tarif horaire. Le 2 mai, un référendum est organisé à l’initiative de la direction : il donne raison aux grévistes. Les communistes sont désavoués. La CGT est bien obligée d’apporter son soutien. Ramadier retire leur portefeuille aux ministres communistes, le PCF, à l’Assemblée nationale ayant désavoué la politique de rigueur pratiquée par le gouvernement. bientôt, il se retournera contre le gouvernement ; ce seront, à la fin de l’année, les grandes grèves qui déboucheront sur la scission de la CGT et la création de la CGT-FO. Morale de l’histoire : la grève chez Renault ne correspondait pas à la politique de l’appareil ; celui,n’étant pas parvenu à la faire échouer, doit s’incliner, avec les conséquences qui s’ensuivent.

Le contingent et le nécessaire : la crise est-elle prévisible ?

L’expérience historique permet ainsi de dégager ce que sont les différents ingrédients d’une crise sociale :• Un contexte favorable à l’expression du ras-le-bol ; celui-ci se situe au terme d’années de privations, quand l’espoir renaît d’en finir avec celles-ci et de pouvoir vivre mieux ; cet espoir, au terme d’une crise économique, se manifeste au moment de la reprise.

• Un fait d’apparence très secondaire, souvent banal,résultant souvent d’une initiative patronale ou gouvernementale maladroite, mais qui prend une portée symbolique et qui provoque une réaction en chaîne et,finalement, un embrasement général.

• Une absence d’anticipation, venant des appareils, et une incompréhension, sur le coup, de la portée de ce qui est entrain de se passer, ce qui conduit à des mesures inadaptées,trop tardives, insuffisantes, sans effet ou d’un effet contraire à ce qui en était attendu.

• Un enchaînement de réactions spontanées, venant du corps social, ce qui n’exclut pas l’influence de leaders locaux ou nationaux, mais toujours extérieurs par rapport aux logiques d’appareil telles qu’elle inspirent les grandes organisations.

• La mise en oeuvre de méthodes inattendues (occupations d’usines en 1936) débouchant sur des conséquences elles aussi inattendue (l’éviction du Parti communiste de la majorité gouvernementale en 1947).

Les exemples de ces enchaînements pourraient être multipliées, qu’il s’agisse des Trois Glorieuses de juillet 1830 ou de la récente crise provoquée par le projet de « contrat premier emploi » à l’intention des jeunes. C’est donc cet ensemble de considérations qu’il faut avoir en tête afin de juger de la situation sociale actuelle. Avec la plus grande prudence, on formulera donc le jugement suivant :

• La France traverse une crise économique d’une ampleur comparable à celle de 1929 ; nul ne sait si le pire est derrière nous ; afin de faire patienter leur électorat, les représentants de la majorité proclament que l’embellie est en vue. Ils contribuent ainsi à susciter un espoir. Or, c’est précisément la sortie de crise qui, d’un point de vue social, est la plus périlleuse. Si l’embellie se fait attendre, ou si elle ne se traduit pas immédiatement par une amélioration tangible des conditions de vie, il risque d’en résulter une conjoncture socialement explosive.

• Dans une telle conjoncture, un incident d’apparence mineure risque à tout moment de mettre le feu aux poudres en raison de sa charge symbolique. Il faudrait donc que les dirigeants politiques et patronaux soient d’une extrême vigilance quant à la portée symbolique de leurs initiatives. Or, l’expérience de ces dernières années montre que leur sensibilité sur ce registre est d’une extrême faiblesse. Ils accordent de l’importance à la communication, ce qui ne les empêche pas de multiplier les faux-pas. Ils font penser à Louis XVI notant sur son journal : « rien de particulier aujourd’hui » au soir du 14 juillet 1789.

• Les appareils politiques, syndicaux et patronaux sont enfermés dans la bulle que représentent leurs problèmes de boutique. Leur influence sur le terrain est réduite. Ils distinguent mal les évolutions en cours dans les comportements, les attentes, les modes d’expression et d’action. Ils cherchent non pas à exprimer ceux-ci, mais à mettre en oeuvre leur politique, celle-ci se réduisant parfois même à l’expression des ambitions personnelles de dirigeants qui ne sont pas toujours compétents.

Ceci étant dit, le pire n’est jamais certain. Il n’y aura peut-être pas de crise sociale. Mais il y en aura peut-être une. Dans ce cas, une certitude : elle se produira à un moment et d’une façon totalement inattendus. Ce n’est qu’après que l’on pourra dire qu’il fallait s’y attendre. C’est, en effet, quand se relâche la vigilance que se produit l’accident.


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