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Les Français face à la crise: comment faire son deuil de la prospérité

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Ecrit par Hubert Landier, publié le 26 octobre 2011

Face à la réalité de la crise et du chômage persistant, les Français se voient contraints de sortir d'une attitude de déni, pour essayer de trouver des solutions, souvent dans la solitude.


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Il y a un an encore, le fait d’affirmer que la prospérité était peut-être derrière nous et qu’il fallait sans doute s’attendre, dans les mois et les années à venir, à de très graves difficultés, non seulement financières, mais économiques et sociales, pouvait apparaître comme une incongruité. Un tel discours était tout simplement inaudible. Il allait de soi que les difficultés de l’heure présentaient un caractère conjoncturel, ce qui permettait d’espérer un "retour à la normale".

Ce retour à la normale apparaît aujourd’hui comme de plus en plus improbable. La croissance forte qui avait permis la prospérité durant les Trente glorieuses, tout comme le plein emploi, semble s’éloigner dans le passé. Et le discours des hommes politiques affirmant que "la crise est derrière nous" apparaît de plus en plus comme une aimable coquecigrue destinée à masquer un désastre dont la responsabilité risquerait de leur être imputée, et ceci à quelques mois de l’élection présidentielle.

Tout se passe ainsi comme si les Français s’engageaient progressivement dans un processus de deuil. Certains – peut-être le plus grand nombre – en sont encore à une attitude de déni. D’autres laissent entendre leur révolte. D’autres enfin s’orientent vers la recherche d’une stratégie personnelle d’adaptation.

La tentation du déni

Lorsque nous sommes confrontés à un grand malheur, le premier réflexe est de ne pas vouloir y croire; ensuite, quand le doute n’est plus possible, nous sommes submergés par un irrépressible sentiment de colère; celle-ci s’apaise peu à peu et laisse place à un retour à la raison, qui nous suggère alors de chercher à nous adapter à la situation nouvelle, telle qu’elle s’impose à nous.

Les Français, face à la crise, n’ont pas voulu croire à autre chose qu’en des difficultés passagères. La génération d’âge mûr, comme on dit, n’a pas connu autre chose que la prospérité; celle-ci paraissait "normale"; il était normal de voir son pouvoir d’achat progresser plus ou moins régulièrement, normal également d’avoir un emploi; ce qui n’était pas normal, c’était d’être au chômage (d’où le "droit" à bénéficier d’une indemnité compensatrice) ou de voir son pouvoir d’achat stagner. Dans cette perspective, la crise économique de 2008 est apparue comme un accident; tôt ou tard, on assisterait à un retour à la normale, et c’est bien ce que promettaient les hommes politiques.

Cet accident, il convient de le noter, aura lui-même succédé à un autre accident: le passage, dans les années 1970, d’une situation de plein emploi à une situation de sous-emploi. Il a fallu s’y habituer; il n’empêche que le chômage apparaît comme une calamité et une injustice pour ceux et celles qui en sont les victimes; en attendant un retour à la normale - le plein emploi, il apparaît ainsi comme juste qu’ils bénéficient d’une indemnisation et d’une aide de la société, que beaucoup considèrent comme devant être indépendante de leurs efforts pour s’assurer par eux-mêmes de leurs moyens d’existence.

Retrouver l'âge d'or

Au total, l’âge d’or qui anime les politiques publiques, telles qu’elles répondent aux souhaits du corps social, est celui de la croissance économique suffisante pour assurer à chacun une prospérité matérielle croissante et, à tous, la sécurité du plein emploi. D’où les slogans que l’on sait: "l’emploi n’est pas l’ennemi de la feuille de paye", "travailler plus pour gagner plus", et ainsi de suite. L’objectif mis en avant est donc clairement le retour au statu quo ante. L’offre politique, que ce soit celle de la majorité ou de l’opposition, répond ainsi à l’espoir des Français de retrouver l’âge d’or tel qu’il a été compromis par la crise financière.

Cette attitude de déni anime probablement une grande partie du corps social. Elle se trouve confortée par les circonstances suivantes. Et d’abord, l’incapacité à concevoir autre chose que ce que nous avons toujours connu; or, ce que nous avons toujours connu, c’est la croissance économique et l’abondance accrue de biens et de services de toutes sortes; d’où la difficulté d’imaginer qu’il puisse en aller autrement et que nous puissions glisser plus ou moins rapidement dans le sens d’une moindre abondance et d’une incapacité à maintenir le train de vie qui a été jusqu’ici le nôtre. Ainsi, nombre de signaux faibles ne nous apparaissent pas comme tels parce qu’ils ne se placent pas dans une perspective qui leur donnerait une signification; l’un voit le montant de ses allocations se réduire, l’autre grimper le montant de sa note d’électricité, un autre encore découvrir que l’entrée du jardin public est devenue payante, ou que, à l’école où se trouvent ses enfants, le nombre d’enfants par classe est passé de 25 à 31; et ainsi de suite.

A cela s’ajoute le manque d’informations. Il n’y a pas si longtemps encore, les Chinois étaient réputés se contenter d’un bol de riz. Peu nombreux sont ceux qui ont pu voir de leurs yeux les changements intervenus à Shanghai depuis vingt ans. Peu nombreux également ceux qui ont une idée un peu précise de ce que pensent les Chinois des Français. Le monde est resté pour beaucoup celui de l’Occident opulent face au tiers monde et aux pays sous-développés. Imaginer qu’il puisse en aller autrement et que l’ordre du monde ait changé ne va pas de soi.

Il faut compter enfin sur le caractère anesthésiant des discours politiques, voire syndicaux. À entendre les uns et les autres, la crise est derrière nous. Il suffirait de faire confiance à ceux qui s’expriment avec une apparence forte de conviction dans les médias pour que tout revienne prochainement dans l’ordre. Loin d’aider les Français à comprendre la situation et à se préparer à un avenir qui sera différent du passé et, sans doute, de ce qu’ils espéraient, les leaders politiques les confortent dans l’illusion de ce qu’il serait possible de revenir, grosso modo, au statu quo ante. Au lieu du questionnement, de la pédagogie et de la recherche de voies nouvelles qui seraient nécessaires, ils entretiennent les Français, qui sont aussi des électeurs, dans l'illusion que tout ira bien à condition qu’on leur fasse confiance, quittes à zapper au plus vite sitôt leurs bonnes paroles démenties par les faits.

De la colère à la recherche de stratégies d’adaptation

Cette musique douce a pour effet de maintenir une partie sans doute importante du corps social dans une attitude de déni. On ne veut pas savoir. Jusqu’au moment où la réalité apparaît dans toute son horreur. Et alors, le premier réflexe est celui de la colère. Il s’agit de désigner des coupables. Ces coupables, il n’y a pas à les chercher très loin: ce sont les banquiers outrageusement cupides, les capitalistes et les grands patrons qui se servent sans vergogne, les Américains dont on a toujours su qu’il fallait se méfier, les politiques au service des intérêts financiers, et ainsi de suite.

Et les révoltés d’en tirer une autre conclusion: "ce n’est pas aux petits de payer les frasques des riches". Ainsi revient-on aux schémas marxistes les plus sommaires. Cette tentation de la violence est reprise à leur compte par des organisations politiques et syndicales dont la révolte, justifiée par les principes révolutionnaires dont elles se recommandent, constitue le fond de commerce. Or, au-delà de l’émotion légitime que suscite le spectacle des injustices sociales, il convient de s’interroger sur l’avenir. Cette interrogation peut se situer à deux niveaux: celui de la citoyenneté et celui de l’intérêt privé.

L'individu seul avec lui-même

Au niveau de la citoyenneté, on observera seulement que peu nombreux sont les lieux où l’on réfléchit véritablement, dans une optique prospective, à ce que pourrait être l’avenir souhaitable et possible. Les intérêts corporatistes à courte vue tendent à obstruer les perspectives. Le Conseil économique, social et environnemental joue un rôle modeste; le Commissariat au plan n’existe plus; les partis politiques se sont transformés en machines électorales laissant peu de chance à la personnalité qui se signalerait par la nouveauté de ses vues; les syndicats défendent la feuille de paye. Ne reste qu’un petit nombre de clubs, dont le point de vue, quelle qu’en soit la valeur, est mal relayé et ne donne lieu pratiquement à aucun débat public.

Ainsi l’individu se retrouve-t-il, face à l’adversité, seul avec lui-même. Dès lors qu’il a pris conscience de ce que l’avenir ne serait pas le simple prolongement du passé, dès lors qu’il a dépassé le sentiment de colère qui avait pu l’animer durant un temps, il lui reste à imaginer une stratégie d’adaptation personnelle. Ce mouvement d’adaptation est peu visible. Il n’en est pas moins à l’œuvre. Il passe par des solutions qui sortent du cadre convenu. Tel cadre supérieur laisse tout tomber pour créer sa propre activité; tel ouvrier menacé par le chômage décide de se consacrer davantage de temps à l’élevage de ses oies. Ces démarches ont entre elles quelques points communs: elle se situent en rupture par rapport aux comportements traditionnels tels qu’ils se sont développés dans la société industrielle; elles manifestent énormément de créativité; elles valorisent l’autonomie, les stratégies de niche, les relations informelles de voisinage; elles font appel aux techniques les plus sophistiquées, tout en étant économes en moyens.

Henri Mendras, le sociologue de "la fin des paysans", avait publié il y a maintenant 32 ans, un petit livre intitulé Voyage au pays de l’utopie rustique (Actes Sud). Son utopie est peut-être en train de se réaliser sous nos yeux parce qu’elle est devenue pour beaucoup la seule voie réaliste d’adaptation à l’effondrement de la société de consommation.


Crédit photo © chris32m - Fotolia.com

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