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Une journée d’action interprofessionnelle ayant été prévue par les syndicats sur les salaires, l’emploi et les retraites le 23 mars dernier, deux jours seulement après les résultats du second tout des élections régionales, certains pouvaient en attendre, pour le craindre, un « troisième tour social ».
Une journée d’action interprofessionnelle ayant été prévue par les syndicats sur les salaires, l’emploi et les retraites le 23 mars dernier, deux jours seulement après les résultats du second tout des élections régionales, certains pouvaient en attendre, pour le craindre, un « troisième tour social ». Il n’en aura bien entendu rien été. A cela, une raison : les salariés se montrent sceptiques sur la capacité des manifestations à peser sur la politique du gouvernement. Cela ne veut pas dire nécessairement qu’ils l’approuvent, comme ils l’avaient clairement exprimé deux jours plus tôt. En revanche, si une crise sociale devait survenir, ce ne serait certes pas à l’appel des organisations syndicales ni au moment qu’elles auraient choisi.
Quant aux résultats électoraux eux-mêmes, ils auront clairement manifesté une réaction de rejet d’une certaine forme d’exercice du pouvoir. Ce rejet ne porte pas sur la nécessité de procéder à des réformes, dont chacun comprend le caractère nécessaire, mais sur le style de gouvernement du président de la République. L’importance qu’il accorde à la communication est connue ; en revanche, les Français, qui sont sensibles aux symboles, ne lui auront sans doute pas pardonné la multiplication de ses maladresses. Une condamnation qui pèsera lourd sur les deux dernières années de son mandat.
Ce n’est pas la nécessité proclamée de procéder à des réformes que condamne la majorité des électeurs, ceux du moins qui se sont exprimés dimanche 21 mars 2010. Ce qu’ils rejettent, c’est un style de gouvernement étroitement personnalisé par la façon dont se comporte le président de la République lui-même. On en trouvera la meilleure preuve dans le sondage publié quelques jours auparavant et selon lequel François Fillon, pour les personnes interrogées, représenterait un meilleur candidat que Nicolas Sarkozy à la prochaine élection présidentielle. Celui-ci, dont on sait pourtant qu’il accorde la plus grande importance aux sondages et à la dimension médiatique de son action, aura en effet multiplié, depuis son entrée en fonctions, les bévues lourdes de signification aux yeux des électeurs ; on relèvera notamment :
• l’affichage des ses amitiés avec certains hommes d’affaires, qu’il s’agisse de Vincent Bolloré ou, dernièrement, Henri Proglio, qui le positionnent du côté du « fric » plus que de celui des Français qui se lèvent tôt pour travailler,
• la confusion entre l’intérêt de l’Etat et ses convenances personnelles, illustrée récemment encore par le projet de nomination de son fils Jean comme président de l’EPAD, dont rien n’indiquait qu’il fût le plus qualifié pour un tel poste.
A cela s’ajoute les dysfonctionnements au sein de sa majorité et la multiplication d’affaires mal engagées : zizanies parmi les têtes de file pour prendre la tête des listes aux élections régionales, parachutages de ministres, tentatives de débauchage, sous couvert d’élargissement de la majorité, de personnalités venues du camp adverse, engagement de débats perçus comme artificiels sur « l’identité nationale » ou le port de la « burka », et ainsi de suite.
Pour les commentateurs comme pour les acteurs de la vie politique, la grande question est évidement de savoir si une telle débâcle pourra être redressée dans les deux ans qui nous séparent de l’élection présidentielle. Nul doute que l’entourage présidentiel ne s’y emploie. Certains projets, qui divisaient la majorité, comme le projet de loi sur la taxe carbone, sont déjà passés à la trappe. Reste l’inévitable : contention des dépenses de l’Etat et réforme des retraites. Or, il s’agit là de matières qui risquent, venant des Français, de se heurter à deux types de réactions négatives :
• des réactions corporatistes, venant des catégories professionnelles dont les intérêts risquent de se trouver bousculés et qui se montrent favorables aux réformes à la seule condition qu’elles ne touchent pas leurs avantages acquis ;
• des exigences en termes d’équité, ceux des Français dont le train de vie risque de se trouvera amputé supportant mal l’étalage des gains exorbitants et dont les bénéficiaires leur paraissent bénéficier de la bienveillance du pouvoir.
Face aux difficultés qui l’attendent, Nicolas Sarkozy sera nécessairement tenté de laisser filer les choses et de remettre à son successeur à l’Elysée, que ce soit lui-même ou un autre, le soin de mettre en oeuvre des réformes nécessairement impopulaires. Par ailleurs, il ne peut se permettre, sans dégâts considérables au sein de la majorité qui le soutient, de « faire payer les riches » en vue de manifester son souci d’équité face à la nécessité de rétablir l’équilibre des comptes des régimes sociaux. Au total, le scénario le plus probable est celui qui donnera la priorité à son image en vue de l’élection présidentielle : réformes minimales visant à éviter aux Français leurs conséquences les plus désagréables et politique d’affichage visant à conforter sa candidature.
Les réactions officielles de l’Elysée après l’annonce des résultats des élections régionales ne laissent pas prévoir un changement de fond dans la politique de Nicolas Sarkozy. En revanche, celui-ci ne peut plus se prévaloir de la confiance d’une majorité des Français ni tourner en dérision, comme il le faisait volontiers jusqu’alors, les difficultés internes du Parti socialiste. De ce changement de conjoncture, les syndicats pouvaient tirer l’espoir d’un soutien accru de leurs propres propositions. La faible participation à la journée d’action intersyndicale du 23 mars 2010 ne semble pas aller dans le sens d’un tel espoir : les salariés se seront, pour près de 50% d’entre eux, abstenus d’aller voter dimanche précédent, mais ils se seront tout autant abstenu de répondre à l’appel des confédérations syndicales. Compte tenu du mot d’ordre, qui invoquait à la fois les salaires, l’emploi et les retraites, une telle abstention se comprend :
• les salariés savent que ce n’est pas dans la rue que se décident les augmentations salariales, mais entreprise par entreprise ; il en va de même de l’emploi : ce ne sont pas des manifestations nationales qui empêcheront telle entreprise en difficulté de mettre la clé sous la porte ou qui permettront d’infléchir des décisions prises, parfois ailleurs qu’en France, en fonction de considérations strictement financières ;
• ils savent que la réforme des retraites est inéluctable, mais ils attendent probablement, pour se manifester, de connaître les intentions du gouvernement et de savoir quelles seront les contre propositions syndicales.
Les difficultés de la majorité ne vont donc pas dans le sens d’un renforcement du discours syndical. Ce qui apparaît bien au contraire,c’est que les différents acteurs de la vie politique et sociale se trouvent, avec la crise, également désemparés devant une situation qu’ils n’avaient pas anticipé et qui remet en cause les modes opératoires dont ils ont hérité des décennies d’après-guerre. Or, ce modèle repose sur deux présupposés :
• l’évolution de la situation économique et des conséquences qui en résultent en termes de pouvoir d’achat et d’emploi est d’abord fonction des décisions que prend l’Etat ;
• le progrès social se mesure en termes d’amélioration du pouvoir d’achat, c’est-à-dire en termes de possibilités pour les ménages, de consommer plus et d’accumuler des biens durables.Or, ce double présupposé se trouve aujourd’hui remis en cause. Les gesticulations présidentielle et ministérielles, en effet, dissimulent de plus en plus difficilement un transfert de pouvoirs à l’Union européenne et aux régions, ceci sans compter les puissances économiques extérieures, les opérateurs financiers et les entreprises multinationales. Dans ces conditions, les marges de manoeuvre de l’Etat sont beaucoup plus réduites que ne le laissent supposer la mise en scène médiatique de ses initiatives. Par ailleurs, il s’agira probablement moins, demain, de distribuer du pouvoir d’achat supplémentaire que de gérer l’austérité et de répartir les efforts d’une façon qui soit équitable. Or, pour des raisons différentes, ni les représentants des pouvoirs publics, ni les organisations syndicales, ni même le patronat, ne sont véritablement préparés. D’où il résulte qu’ils peuvent avoir le sentiment d’assister à une commedia dell'arte qui ne correspond pas à leurs préoccupations et dont, en tant que spectateurs, ils mesurent bien le caractère artificiel.
De là, venant d’eux, trois attitudes possibles. La première consisterait à se comporter en spectateurs passifs d’une comédie au thème de laquelle ils croient de moins en moins et qui se réduirait de plus en plus à la mise en scène des ambitions personnelles de certains des acteurs en présence. Une telle évolution déboucherait sur une montée durable des abstentions lors des prochaines échéances électorales et par une nouveau recul de la représentativité des organisations syndicales. Un second scénario consisterait en l’émergence de nouveaux lieux d’influence s’inspirant de problématiques nouvelles. La progression du mouvement écologiste, à condition pour lui de ne pas se laisser récupérer par des intentions électoralistes, en fournit une illustration. Un troisième scénario consisterait en un mouvement massif de rejet qui ne laisserait indemne aucun des acteurs sociaux aujourd’hui dominants. Tel serait, s’il devait se produire, la nature d’un « troisième tour social». On n’en est pas encore là. Une seule chose est certaine, les organisations syndicales en seraient probablement tout autant victimes que les pouvoirs publics. Une crise sociale correspond en effet à une situation lors de laquelle plus personne ne contrôle les réactions de la foule. Les pouvoirs publics peuvent la redouter. Mais les dirigeants syndicaux auraient eux-mêmes tout à perdre si elle se produisait.
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