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La fin du mandat de la présidente du MEDEF, Laurence Parisot, se rapprochant, les interrogations resurgissent sur le rôle de l’organisation patronale.
La fin du mandat de la présidente du MEDEF, Laurence Parisot, se rapprochant, les interrogations resurgissent sur le rôle de l’organisation patronale. De quoi et de qui le MEDEF est-il représentatif ? A-t-il pour vocation de créer une unité du patronat autour de lui ou n’est-il qu’une organisation parmi d’autres ? Quelles raisons les dirigeants d’entreprises, petites et grandes, peuvent-ils avoir de se reconnaître en son action ? Après les débats sur la représentativité syndicale, ce sont là autant de questions auxquelles l’organisation patronale ne saurait échapper.
L’histoire du CNPF depuis sa constitution, au lendemain de la guerre, a été émaillée de débats sur son rôle par rapport aux organisations périphériques ou sur les relations entre « patronat réel » et patronat de fonction ». Derrière les difficultés - qui semblent très réelles – dans lesquelles se débat Laurence Parisot, se profile ainsi une remise en cause d’équilibres délicats, dont les relations compliquées entre le MEDEF et l’UIMM ne sont sans doute que l’aspect le plus visible. Derrière les relations de personnes, il convient ainsi d’évaluer les enjeux en les examinant à l’échelle historique
Pourquoi les années soixante-dix, sous la présidence de François Ceyrac, peuvent-elles être qualifiées d’âge d’or du patronat français ?
En premier lieu parce que son ambition était de réussir un maintien de l’unité patronale dans le respect de ses différentes composantes. Cette diversité résultait d’abord de la taille des entreprises. Le président du CNPF ne manquait jamais de consulter son homologue, président de la CGPME. Il en résultait un jeu de rôles bien rôdé : au nom de la CGME, le président Léon Gingembre tenait des propos fracassants sur le compte de l’Etat, ensuite de quoi François Ceyrac intervenait dans le sens de la modération. Et sur le terrain, nombre d’unions patronales territoriales portaient la double enseigne CNPF et CGPME.
Il fallait également tenir compte du point de vue exprimé par les « organisations périphériques ». Ainsi fallait-il entendre d’abord les mouvements patronaux : le CFPC (le patronat chrétien), d’où venaient Yvon Chotard et François Ceyrac lui-même, le CJD, créé dès avant guerre et qualifié parfois de « poil à gratter » du patronat, « Entreprise et progrès », mouvement composé d’anciens du CJD, illustré par les personnalités d’Antoine Riboud et de José Bidegain, le mouvement ETHIC (Entreprises à taille humaine industrielles et commerciales), qui venait d’être créé par Yvon Gattaz. A cela s’ajoutaient les clubs de réflexion, comme l’Institut de l’Entreprise ou les lobbies, comme l’AGEF (l’association des grandes entreprises françaises).
Face à cette diversité de points de vue et d’intérêts, le président du CNPF se devait de manœuvrer avec prudence. Il ne prenait pas de position officielle sans préalablement consulter abondamment les uns et les autres. Il devait parfois, sur tel ou tel dossier, observer un silence prudent ou même rebrousser chemin précipitamment. Son pouvoir, au demeurant, était faible et ne valait que par son autorité morale. Le pouvoir, en effet, se concentrait dans les grandes fédérations professionnelles dont le CNPF n’était guère que le bureau de liaison. C’est dans celles-ci, du reste, et notamment à l’UIMM, que se trouvaient les experts.
Il s’agissait là d’un équilibre difficile à maintenir. Il pouvait arriver qu’une profession fasse sécession ; ceci avait été le cas du caoutchouc, sous l’influence de François Michelin, qui reprochait au CNPF des positions trop modernistes ; ceci avait failli être le cas du commerce, alors réuni au sein du Conseil national du commerce. Un intérêt puissant soudait toutefois le patronat ; il lui avait fallu, au lendemain de la guerre, regagner du terrain par rapport aux pouvoirs publics, volontiers interventionnistes, notamment sur le terrain du contrôle des prix. Après 1968, il fallait faire face aux syndicats, et notamment à un front CGT-CFDT qui s’exprimait alors en termes de « stratégie de rupture ». La perspective d’une victoire de la Gauche, aux élections législatives de 1978 d’abord, à l’élection présidentielle de 1981 ensuite, terrorisait le patronat. Cela suffisait bien pour faire taire les discordances.
Et pourtant, se posait déjà la question des raisons que les chefs d’entreprises pouvaient d’adhérer et de payer des cotisations. Cela ne pouvait pas être, ou ne pouvait pas être seulement par militantisme, encore que « la lutte contre le danger communiste » ait eu son importance, justifiant certaines pratiques de « lubrification ». Nombre d’organisations, comme la Maison des professions de Lille ou l’UIMM, se tournèrent vers une politique de services : conseil juridique, conseil en formation, assistance en cas de difficultés. Cette dimension de la vie patronale entrait toutefois en concurrence avec les services qu’offraient de leur côté les chambres de commerce et d’industrie.
A cela s’ajoutait bien entendu la gestion des rapports toujours difficiles avec l’Etat d’une part, avec les syndicats de salariés d’autre part. Avec ceux d’entre eux qui s’y prêtaient, le CNPF s’efforçait de pratiquer la politique contractuelle. Cela conduisait à un partenariat discret, mais mutuellement avantageux, entre François Ceyrac et André Bergeron, le secrétaire général de Force Ouvrière. Il s’agissait d’opposer une doctrine du compromis au principe de la lutte des classes et de contribuer ainsi à un endiguement de la « menace communiste ». Et le patronat savait manifester sa reconnaissance aux candidats à la députation qui s’inscrivaient dans cette perspective de la « liberté d’entreprendre ».
Le MEDEF d’aujourd’hui : une conjoncture qui invite à sa remise en question
La situation dans laquelle se trouve aujourd’hui Laurence Parisot n’est plus celle que connaissait François Ceyrac. Les équilibres qu’il s’efforçait de préserver se trouvent aujourd’hui profondément compromis.
Quelles raisons, tout d’abord, l’entrepreneur d’aujourd’hui a-t-il de donner son adhésion et de payer ses cotisations ? La très grande entreprise internationale n’en a pas beaucoup ; elle est largement autonome par rapport au contexte local et dispose de ses propres avocats et de ses propres moyens de formation. L’adhésion à une cause commune lui est largement inconnue. Lors d’un séminaire interne, le président d’un grand groupe suggérait aux patrons de ses multiples filiales, devant l’auteur de ces lignes, de donner leur adhésion si celle-ci leur était utile, de ne pas le faire dans le cas contraire. Les services rendus par les organisations patronales ont souvent cessé d’être attractifs par rapport à la concurrence des chambres de commerce et, surtout, des cabinets privés.
Il y a par ailleurs le sentiment d’appartenir à un club où l’on parlera des thèmes d’intérêt communs avec des confrères. Le problème, c’est que des clubs, il en existe beaucoup d’autres, y compris dans le champ patronal ; on a déjà cité le CJD ; il convient aussi de mentionner l’Association Progrès du Management (APM), créé par Pierre Bellon, et dont le succès n’a cessé de se vérifier. Reste la volonté de peser collectivement sur les conditions de fonctionnement de l’entreprise par une politique de lobbying auprès des pouvoirs publics et de négociations avec les syndicats de salariés. Mais, comme c’est le cas pour ces derniers, la tentation est celle qui consiste pour le dirigeant d’entreprise à adopter la posture du passager clandestin en bénéficiant des avantages obtenus par l’organisation patronale sans pour autant contribuer à son fonctionnement. Il ne s’agit pas seulement de cotisations, mais de participation à des réunions ou à des négociations qui sont « bouffeuses de temps » alors même que les patrons, surtout lorsque la situation économique est instable, doivent se consacrer pleinement au soin de leur entreprise.
Il faudrait donc, pour susciter de leur part une adhésion active, une cause qui en vaille la peine. La peur que suscitaient les syndicats et le communisme a cessé de pousser au regroupement. Les négociations avec les syndicats se sont largement déportées vers l’entreprise ; les négociations au niveau national interprofessionnel touchent d’assez loin sa réalité quotidienne ; les branches professionnelles se sont largement repliées sur le toilettage régulier des conventions collectives ; c’est désormais dans l’entreprise que les choses se passent. L’organisation professionnelle y perd, bien entendu, de sa raison d’être.
Au sommet de celle-ci, il faudrait donc que le MEDEF soit en mesure d’assurer l’unité du monde patronal et de faire valoir à quel point son existence est nécessaire. Cela supposerait d’abord qu’il se montre capable de mettre en avant des idées. Or, force est de constater qu’il n’y en a pas. Sur aucun des grands dossiers sociaux de ces dernières années, le MEDEF n’a joué un rôle pro-actif, si ce n’est pour dénoncer la loi scélérate sur les 35 heures et quelques autres initiatives des pouvoirs publics. L’impression qu’il donne est de n’avancer que sous la contrainte, et au travers de la recherche de solutions a minima, destinées à prévenir une intervention plus conséquente de l’Etat. Sur la question de la représentativité syndicale elle-même, il aura été profondément divisé, Laurence Parisot n’étant intervenue que tardivement sur un dossier où elle laissait quasiment seul s’exprimer le président de l’UIMM, laquelle, dans un splendide isolement, ne voulait pas d’une réforme.
De même ne saurait-on dire qu’il se trouve animé par une doctrine, ou par des principes qui justifieraient son existence et son action. L’observateur extérieur peine à distinguer ceux-ci au-delà de quelques slogans, certes parfois bien sentis, mais qui ne vont pas au-delà d’une accroche publicitaire indéfiniment ressassée. Le MEDEF se trouve ainsi absent du débat national et le public aura seulement retenu qu’il ne trouve rien à redire au salaire des grands patrons, négligeant ainsi leur perte de légitimité et la dégradation de leur image dans l’opinion publique. S’il s’agissait ainsi de réconcilier l’entreprise avec les Français, l’action du MEDEF se révèle ainsi un désastre. De même l’organisation patronale se montre-t-elle à peu près silencieuse sur ce que devraient être les conditions de l’ « après crise », qu’il s’agisse de la régulation des flux financiers ou des conditions de fonctionnement de l’entreprise sur le plan humain.
Sans doute faut-il voir dans ce silence une trace de l’harmonie rompue entre les différentes composantes du patronat. Certaines structures périphériques (le patronat chrétien, le mouvement ETHIC) ont perdu de leur influence ; d’autres se sont créées, regroupant des chefs d’entreprises dynamiques, telles Croissance Plus. Mais surtout, rien ne va plus entre le MEDEF, la CGPME et l’UPA. La représentativité du MEDEF se trouve ainsi contestée ; les entreprises de l’économie sociale frappent à la porte. Et la question se trouve ainsi posée : que représente au juste le MEDEF ? s’agit-il d’un simple bureau de liaison des grandes fédérations professionnelles ? Représente-t-il directement les entreprises, comme il le voudrait ? Dans cette hypothèse, représente-t-il les entreprises de toutes tailles ou plus particulièrement les grandes entreprises ? Sans une réponse claire à ces questions, il est à craindre que l’avenir de l’organisation patronale soit chaotique, son rôle contesté, son influence diminuée.
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