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Le 10 mai 1944, la Conférence générale de l’Organisation internationale du travail, réunie à Philadelphie, adoptait une « Déclaration » fondant les normes de justice sociale sur lesquelles devraient se fonder les rapports de travail. Il y est dit notamment que « le travail n’est pas une marchandise ». Le consensus de Washington, fondé sur les théories d’économistes néo-libéraux, parmi lesquels Friedrich Hayek et Milton Friedman, postule au contraire que les relations économiques et sociales doivent être fondées sur le primat du marché, seul capable de conduire à un équilibre optimal. Or, le consensus de Washington, qui a dominé le monde au cours de ces deux dernières décennies pour le conduire là où il se trouve aujourd’hui, est rigoureusement contradictoire avec les principes adoptés par l’OIT en 1944 (1).
Il y a là une clé susceptible de permettre une meilleure compréhension des enjeux de l’élection présidentielle de 2012. D’un côté, une volonté de « réformes » ; reste à savoir si c’est dans l’esprit de Philadelphie ou dans celui de Washington. De l’autre, une volonté de justice sociale ; reste savoir si c’est effectivement dans un esprit de justice sociale ou par faiblesse face aux corporatismes sociaux. Derrière les déclarations officielles, il convient en effet de mesurer le poids des « intérêts cachés » et de s’interroger sur l’efficacité des programmes qui seront mis en avant face aux enjeux auxquels il conviendrait de se préparer.
Le président Nicolas Sarkozy a fondé toute sa campagne de 2007 sur le thème des réformes ; il en a depuis lors mené certaines qui s’analysent en fait comme des demi-réformes, la volonté d’affichage l’ayant largement emporté sur la portée des mesures adoptées. Quoi qu’il en soit, son image semble durablement associée à une volonté de moderniser la société française en adaptant sa législation et ses institutions aux « défis » qu’il lui faut relever dans le contexte mondial actuel et dans la conjoncture économique que l’on sait. Cette activité réformatrice a été accompagnée de débats, parfois esquivés alors qu’ils étaient importants (le financement des retraites), parfois amplifiés alors qu’ils ne l’étaient pas (le port de la « burka »). Le candidat à un second mandat présidentiel ne manquera donc pas de se référer à son bilan, qu’il s’efforcera de présenter sous un jour favorable afin de laisser prévoir qu’il fera mieux encore s’il est réélu.
Le principal candidat socialiste, quel qu’il soit, se recommandera quant à lui des principes de justice sociale qui sont la raison d’être des partis de gauche. Il pointera un bilan qui se sera traduit, la conjoncture aidant, par une montée du chômage, des difficultés accrues pour une proportion croissante de la population et un élargissement des inégalités de revenus. Il s’agira pour lui de proposer des remèdes au sous-emploi et d’instaurer davantage d’équité dans la répartition des revenus. Ce faisant, et encore une fois quel qu’il soit, il s’appuiera donc sur des valeurs d’ordre moral fondatrices de la République et s’efforcera probablement de mettre en avant des principes visant à se situer au-delà du système économico-financier qui a conduit à la crise. Il sera donc question de développement durable, d’économie solidaire, de défense de l’environnement, d’économies d’énergie, de participation citoyenne, sans que ces concepts soient nécessairement bien définis et sans que les moyens budgétaires éventuellement nécessaires soient eux-mêmes clairement cadrés. Ceci entrainera bien entendu, venant du candidat adverse, des critiques formulées en termes ironiques sur l’irréalisme de telles propositions.
Il est permis d’affirmer que l’action de Nicolas Sarkozy s’est jusqu’à présent largement inspirée du consensus de Washington : la mondialisation des marchés est une réalité à laquelle il importe de s’adapter, l’entreprise doit pouvoir faire preuve d’un maximum de flexibilité dans la gestion de ses effectifs, les salariés doivent faire l’objet de plus d’employabilité, certaines de nos institutions doivent être profondément transformées avec un impératif majeur de productivité et de réduction des coûts. Le FMI, quel qu’en soit le directeur général, n’y trouvera rien à redire. Face à cela, le candidat socialiste mettra en avant des priorités d’action qui se trouvent déjà parfaitement formulés dans la Déclaration de Philadelphie, et notamment ceux-ci : « le travail n’est pas une marchandise » et « la pauvreté, où qu’elle existe, constitue un danger pour la prospérité de tous », ce qui implique une réduction des inégalités sociales, la protection des populations en difficulté et une reconnaissance, face aux droits du capital, du statut du travail. Bien entendu, ces intentions risquent non seulement d’être qualifiées d’irréalistes, mais également de démagogiques.
Les nobles intentions mises en musique à l’intention des électeurs peuvent toutefois dissimuler des « intérêts cachés ». Et ceux-ci, de part et d’autre, seront bien entendu totalement opposés. L’actuel président est connu pour être proche de milieux d’affaires dont il avait invité certains représentants parmi les plus connus à la soirée au Fouquet’s par laquelle il aura inauguré son septennat. Or, le principe des milieux d’affaires est souvent le suivant : disposer d’un maximum de liberté afin de faire des affaires, et laisser à l’État le soin de prendre en charge les coûts collatéraux qui en résultent. Il ne s’agit pas d’affirmer, à la façon simpliste des certains militants marxistes-léninistes, que « l’Élysée est au service du grand capital », mais qu’il y a là une certaine communauté de vues qui constitue la cadre naturel de l’action menée par son actuel locataire. Quant à ses opposants, il sera assez facile de démontrer que les nobles intentions dont ils se recommandent ne sont pas contradictoires avec certains intérêts corporatistes et avec l’existence de rentes de situation que leurs bénéficiaires sont bien décidés à sauvegarder, ne serait-ce que par paresse d’esprit. Autrement dit, les intérêts de Martin Bouygues et de quelques autres ne se situeront pas du même côté que ceux des cheminots, des dockers et de quelques autres corporations bénéficiaires de « régimes spéciaux ».
Ce choix cornélien entre l’adaptation de la France aux règles du jeu de la mondialisation et la promotion de la justice sociale, mais également entre les intérêts des milieux d’affaires et ceux des dockers, est-il à la hauteur des enjeux ? C’est, au-delà des slogans qui fleuriront de part et d’autre, la question qu’il convient de se poser, ce qui suppose un peu de bon sens et un peu de réalisme face à ce qui se passe en France et ailleurs dans le monde. On en retiendra ainsi trois idées majeures.
Le premier point à prendre en considération porte sur l’endettement de l’État français, qui ne laisse pratiquement aucune marge de manœuvre au gouvernement et ne permet pas d’accroître les dépenses de redistribution, même si elles paraissent justifiées. Une telle situation n’est pas une conséquence de la crise ; elle résulte de ce que le train de vie des Français (direct ou indirect) a continué de progresser depuis trente ans alors même que la productivité avait cessé de suivre. La situation, autrement dit, est un peu celle d’un ménage dont les dépenses continueraient d’augmenter alors que ses revenus stagnent ou sont en baisse. Divers subterfuges ont été utilisés pour gérer cette situation, quitte à en faire peser le coût sur les générations futures. Une évolution de la situation évoquant la « théorie des dominos » à partir de la faillite de la Grèce n’est donc nullement impensable. L’avenir passe par conséquent par une baisse du pouvoir d’achat ; la question n’est plus de redistribuer les fruits de la croissance économique comme dans les années soixante-dix, mais de répartir l’effort devenu inévitable ; or, il n’est pas certain que les esprits y soient préparés et il est par contre très probable que les différents candidats s’efforceront d’en dissimuler l’échéance. On est donc loin du sang et des larmes que proposait Churchill au peuple anglais à l’orée de la Deuxième guerre mondiale.
Deuxième point à prendre en considération : après avoir dominé le monde pendant quatre siècles, l’Occident, et plus particulièrement les pays européens, sont entrés dans une phase de déclin par rapport aux pays asiatiques. L’avance technologique occidentale tend peu à peu à se réduire dans toutes les industries high tech, qu’il s’agisse de la construction aéronautique, des trains à grande vitesse ou de la construction (à supposer qu’elle soit encore d’actualité) de centrales nucléaires. Parallèlement, les tâches nécessitant une faible qualification professionnelle migrent vers les pays à bas coût de main d’œuvre. Reste à savoir comment l’État parviendra à gérer une telle évolution autrement qu’en niant cette réalité historique ou en proposant de faire avec plus d’énergie encore ce que l’on a toujours fait. Ni le rideau de fumée ni les projets trop optimistes ne permettront de dissimuler très longtemps ce qui relève de plus en plus de l’évidence.
La crise financière mondiale, enfin, en révélant le caractère fragile des règles du jeu financier, qui ont conduit à des conséquences qui sont à l’opposé de l’optimisme béat des ultra-libéraux, a démontré le caractère fallacieux des idées qui fondent le consensus de Washington. Reste à savoir par quoi le remplacer. La mise hors jeu d’une théorie qui se veut scientifique ne s’accompagne pas nécessairement très rapidement de l’apparition d’une théorie de remplacement qui s’imposerait comme allant de soi et encore moins de la mise en œuvre de politiques qui iraient à l’encontre de ce que l’on croyait savoir. Les contraintes environnementales, l’essoufflement de l’Etat-providence, le délabrement de la société française et la quasi-paralysie des institutions européennes face aux échéances financières se conjuguent comme une invitation à un changement radical de modèle de développement. Celui-ci, pourtant, est loin d’être clair : chacun sait ce qui ne marche pas mais personne ne peut dire aujourd’hui ce qu’il faudrait faire.
Dans ces conditions, le risque, venant des divers candidats à la magistrate suprême serait qu’ils se complaisent dans le déni des contraintes qui s’imposent à eux, qu’ils ne cherchent à détourner l’attention vers des sujets futiles (la burka) et qu’ils mettent en avant des solutions dont ils sauraient par avance qu’elles seraient inopérantes. Entre les certitudes et les appétits des uns et des autres, face à une opinion publique rétive, que faire ? L’expérience historique montre que c’est quand elle est dans le creux de la vague que la France peut trouver en elle-même le sursaut d’un renouveau. Reste à savoir qui peut l’incarner en une affirmation de l’intérêt général. Et reste à savoir également si nous sommes déjà dans le creux de la vague. Il peut être rassurant d’affirmer dans les discours politiques que la crise est derrière nous ; il est plus réaliste de penser que nous ne faisons que d’y entrer.
(1) Cf. Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie, la justice sociale face au marché total, Le Seuil, 2011.
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