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Le manque d'exemplarité des dirigeants d'entreprise et des responsables politiques incite les salariés et citoyens à "tricher avec les règles". Avec pour conséquence un désengagement des collaborateurs dont le coût n'est pas évalué par les entreprises.
Un dirigeant d’entreprise qui, après avoir publiquement accusé trois cadres supérieurs d’une faute qu’ils n’avaient pas commise, ne voit aucune raison de démissionner. Un ministre qui, tout en se posant en champion du "dialogue social", défend, malgré l’avis défavorable du patronat et des syndicats, le principe d’une prime exceptionnelle dans une intention à l’évidence électoraliste. Les Français sont en permanence les témoins d’actes ou de prises de position, venant des détenteurs du pouvoir économique ou politique, qui représentent une insulte à la morale.
Face à ce manque d’exemplarité, voire à ces manifestations de cynisme, beaucoup semblent en tirer la conclusion qu’il n’y a aucune raison pour qu’ils n’agissent pas de même. Pourquoi, s’ils le peuvent, ne pas tricher avec les règles, pourquoi ne pas "se mettre en maladie" si ceci les arrange ou hésiter à griller le feu rouge en l’absence d’un agent de la circulation? Le manque de décence, venant des élites, fait nécessairement école et l’immoralité tend à s’étendre à toutes les sphères de la vie publique.
Mais en même temps, elle suscite opprobre et mépris, même si celui-ci n’est pas toujours publiquement affirmé. On ne saurait avoir confiance en qui manque d’exemplarité et dont le pouvoir ne repose sur aucune autorité morale reconnue. L’immoralité ambiante suscite un besoin de moralisation. Et, que ce soit dans le débat politique ou dans la vie des affaires, il est permis de se demander si la réussite ne reposera pas demain davantage qu’aujourd’hui sur un plus strict respect de normes morales reconnues.
Après s’être fait abuser par un service de sécurité peu scrupuleux, puis avoir admis sa faute - ne pouvant plus faire autrement - et réintégré les victimes de son injuste vindicte, le P-DG de Renault, aura affirmé un administrateur en réponse à la question d’un actionnaire, n’avait "aucune raison de démissionner". Peut-être. Sans doute le conseil d’administration aura-t-il considéré que Renault ne pouvait se passer d’un aussi brillant dirigeant, qu’il n’était pour rien dans cette méprise, qu’il s’agissait d’un détail somme toute secondaire, que l’essentiel était de poursuivre la mise en œuvre de la stratégie initiée, que la démission exigée de son adjoint – qui n’y était pour rien – suffirait bien à calmer le jeu. On comprend, en termes d’enjeux économiques, les motifs d’une telle décision. Le président d’une entreprise telle que Renault ne saurait payer pour toutes les erreurs qui se commettent sous son couvert.
Il n’empêche que la morale n’y trouve pas son compte. Un salarié quelconque, pour ce qui, en termes juridiques, s’appelle une dénonciation calomnieuse, avec de telles conséquences pour les trois victimes, aurait très probablement été licencié pour faute lourde. Il n’est pas certain, les faits étant avérés, que les syndicats se seraient portés à sa défense. Il y aura donc eu "deux poids deux mesures": ce qui n’est pas permis aux uns ne saurait être reproché aux dirigeants. Leurs collaborateurs, toutefois, sont fondés à se demander pourquoi, quand ils le peuvent, ils ne pourraient s’autoriser à en faire autant. Par exemple, pourquoi, parce qu’il fait beau, ne pas se mettre en maladie? Le manque d’exemplarité, venant des dirigeants, est une invite à ne pas respecter les règles sur lesquelles repose le fonctionnement de la communauté.
Il suscite, par ailleurs, une remise en cause de la confiance qu’on pouvait leur accorder. "Achèteriez-vous une voiture d’occasion à un type pareil?", disait une célèbre affiche électorale américaine sous le portrait du président Nixon. Croira-t-on désormais le président de Renault lorsqu’il fera une déclaration publique se voulant convaincante? Et surtout, donnera-t-il envie aux salariés de Renault de se plier à des prescriptions que l’on sait exigeantes pour eux? Selon divers observateurs, l’ambiance au sein de l’entreprise serait plus que maussade et le moral des cadres ne serait pas très élevé. Or, tout ceci a un coût. Un ingénieur qui, volontairement ou non, réduit son efficacité de 20% fait perdre à l’entreprise l’équivalent de quarante journées de son travail. C’est beaucoup plus que la mise en œuvre des 35 heures.
L’absence de moralité, dans la conduite des affaires publiques, a donc un coût, et un coût qui, quoique peu visible et difficilement calculable, peut être important et même compromettre la rentabilité de l’entreprise. Elle se traduit par une dégradation de l’image que l’intéressé donne de lui-même, par un déficit dans la confiance qu’inspire son action et par la multiplication, à une échelle plus modeste, de comportements comparables quant à l’esprit, sinon quant aux conséquences. Elle suscite également, pour parler comme les économistes, une demande de moralité qui se retrouvera dans les comportements à l’égard de l’entreprise comme à l’égard de ceux des hommes politiques qui en sont dépourvus.
Nombre de dirigeants appliquent le principe selon lequel "business is business". Cela signifie qu’ils dissocient radicalement la morale qui les anime dans leur vie privée de celle qui semble les inspirer dans l’exercice de leurs fonctions professionnelles. À la maison, ils peuvent se comporter en bons pères de famille. Au travail, il s’agit seulement pour eux de respecter les prescriptions légales et contractuelles dont la violation pourrait leur valoir une condamnation plus ou moins coûteuse ou une détérioration plus ou moins forte de leur image. Une armée de juristes interviendra si nécessaire pour leur préciser ce qui est interdit, possible ou risqué. La morale, dans cette perspective, se confond donc avec la maîtrise du risque juridique. À part cela, tous les coups sont permis, la fin justifiant les moyens. Il s’agit donc d’une morale de l’efficacité au service des résultats.
Ces résultats s’énoncent d’abord en termes de rentabilité du capital investi. La morale anglo-saxonne du "business" s’inscrit donc dans le cadre de l’idéologie libérale, celle-ci étant cautionnée, au moins à l’origine, par l’éthique protestante: celui qui s’enrichit y était prédestiné par un décret de la Providence. Une telle caution est un gage de bonne conscience. S’y ajoutent diverses justifications: la réussite financière serait la juste contrepartie du risque pris, ou encore du talent. Quant au corps social de l’entreprise, il doit être mis "sous tension". À chacun d’y manifester sa compétence et de se donner ainsi, par sa contribution, les moyens de sa propre réussite. Le management consistera à atteindre les objectifs les plus élevés possibles par une allocation optimale des ressources humaines et matérielles disponibles. Dans cette perspective, les effets secondaires pour les salariés ou pour la collectivité ne sont pas pris en considération.
Cet état d’esprit, qui a conduit l’Occident là où il se trouve aujourd’hui, n’est tout simplement plus tenable, et ceci pour une raison majeure: il heurte les consciences, c’est-à-dire la conscience morale des diverses parties prenantes de l’entreprise. Et c’est pourquoi il suscite une réaction de rejet et débouche sur une dégradation de l’image de l’entreprise et de ceux qui la dirigent. Les enquêtes montrent en effet que la majorité des salariés sont fortement attachés aux valeurs suivantes: le respect de la personne, la justice et la solidarité. Licencier en masse des salariés à seule fin de préserver la rentabilité de l’entreprise est non seulement considéré comme un accident professionnel grave, mais comme une injure faite au travailleur qui s’est conduit consciencieusement. Le fait que des dirigeants qui n’ont pourtant pas réussi d’une façon exceptionnelle s’octroient des augmentations de salaires, des primes ou des stock options jugées extravagantes, et ceci alors que le pouvoir d’achat du plus grand nombre stagne ou diminue, est considéré comme une iniquité, et nul raisonnement économique ne pourra tenir devant ce qui constitue une prescription d’ordre moral. Qu’un président refuse d’assumer les conséquences d’une erreur de jugement reposant sur une organisation qui a ainsi révélé ses failles apparaît comme une infamie aux yeux des salariés qui savent, eux, que pour beaucoup moins ils auraient risqué le licenciement pour faute lourde.
Il s’agit là de l’une des causes majeures du désengagement que l’on constate, venant des salariés et jusqu’à des niveaux très élevés dans la hiérarchie, dans nombre d’entreprises. Puisque les dirigeants n’hésitent pas à mettre la main dans le pot de confiture dès qu’ils en ont le loisir, pourquoi les autres n’en feraient-ils pas autant? Ce sera un pot de taille plus modeste et l’on y mettra la main souvent d’une façon plus discrète. Le coût peut néanmoins être considérable. Si les ingénieurs du technocentre Renault de Guyancourt réduisent en moyenne leur efficacité de 20% – ce qui est sans doute une fourchette basse – la réactivité de l’entreprise s’en trouve réduite d’autant. Il faudra, dans l’espoir d’y remédier, accroître les contrôles, faire miroiter des récompenses, prévoir des sanctions. Tout ceci coûte également cher et, en fait de management, n’est pas très nouveau par rapport à toutes les techniques d’encadrement du travail contraint qui ont pu exister historiquement, des plantations d’Amérique aux armées de mercenaires.
Ce qui vaut pour l’entreprise vaut bien entendu tout autant de l’État. Un chef d’État nouvellement élu qui commence son quinquennat en allant faire la bamboche avec les copains dans un grand restaurant à la mode, s’aliène par avance toute autorité morale. Un ministre suspect de s’offrir des vacances aux frais de tel dictateur contesté par son peuple ne peut que s’attirer le mépris des citoyens, surtout s’il aggrave son cas par de médiocres dénégations. Quand les "affaires" se multiplient ainsi et en l’absence de sanctions rapides et sérieuses, c’est tout un système qui se trouve condamné, ceci pour des raisons morales, et indépendamment du jugement porté par ailleurs sur l’efficacité des intéressés. Pourquoi dès lors se rendre aux urnes, par exemple aux élections cantonales? Et pourquoi ne pas se tourner vers ces extrêmes qui ne cessent de dénoncer les turpitudes de la classe politique telle qu’elle exerce le pouvoir?
De telles réactions sont d’autant plus vives que la situation matérielle de la majorité de la population a cessé d’être florissante et que les craintes pour l’avenir s’accumulent. C’est quand le prix du pain augmente que l’on s’assemble avec l’intention de faire partir ceux qui ont un peu trop profité du système. Et c’est alors que se forme une réaction morale en vue d’aller vers autre chose. Cette réaction, souvent inopinée, peut être fulgurante, ses prémices passer totalement inaperçues aux yeux des tenants du pouvoir et de leurs conseillers, conduire à des enchaînements imprévisibles et déstabiliser tous ceux qui faisaient profession de représenter les masses, qu’il s’agisse des leaders politiques, des syndicalistes ou des clercs qui prétendent "faire l’opinion".
Ce que nombre de dirigeants ont du mal à comprendre, c’est que les Français, saturés d’informations et de déclarations de bonnes intentions, ne croient plus dans les discours qui leur sont tenus, que ce soit dans l’entreprise ou du haut de l’État. Les discours sont radicalement dévalorisés dès lors qu’ils ne sont pas accompagnés de gestes ou d’initiatives témoignant d’un engagement personnel qui soit cohérent avec leurs proclamations. La morale ne passe plus par les mots; elle passe par l’exemplarité des dirigeants. Les gens ne font pas ce qu’on leur dit de faire; ils reproduisent le comportement du chef, de l’aîné, de celui qu’ils aimeraient être plus tard s’ils réussissent leur vie conformément aux valeurs qui les animent et qu’ils ne savent pas toujours exprimer. C’est ainsi, par l’exemple, que se perpétue une société. Et pour une société qui doute d’elle-même, ceci est essentiel.
Comme toujours, quand un pays ou une civilisation se trouve à un tournant de l’histoire, les habitudes de facilité tendent à perdurer. Et elles sont fortement visibles. Mais, d’une façon plus discrète apparaissent, en contrepoint, les signes d’apparition de quelque chose d’autre, d’une façon d’abord marginale, mais qui gagnera du terrain jusqu’à représenter un bouleversement. Il y a tout lieu de penser, face à la décadence dont témoignent certaines pratiques, qu’elles laisseront place à de nouvelles règles de comportement. Il est donc hautement probable que l’entreprise qui réussira demain sera une entreprise éthique et dont les dirigeants sauront se comporter d’une façon suffisamment exemplaire pour que les salariés comme les autres parties prenantes puissent leur accorder leur confiance. De même est-il probable que la dimension morale, au-delà de l’étalage des turpitudes auquel il faut s’attendre, aura son importance lors des prochaines échéances électorales et que c’est sur leur capacité à représenter certaines valeurs que se jouera, au moins autant que sur leur habileté dans les affaires de l’État, le destin des candidats en présence.
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