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La leçon des cantonales: la France malade de ses élites

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Ecrit par Hubert Landier, publié le 4 avril 2011

Moins d'un électeur sur deux s'est déplacé pour les cantonales, preuve que les Français ne font plus confiance ni à la droite, ni à la gauche. Ce défaut de confiance ne concerne pas seulement les hommes politiques, mais aussi les dirigeants des grandes entreprises, les leaders patronaux, voire syndicaux.

Les causes du déclin français et de ses carences en matière de gouvernance sont d’abord de l’ordre de la philosophie morale. À cela s’ajoute l’expérience historique. Les heures sombres, depuis ses origines, n’ont pas manqué à la France. Le renouveau s’est souvent manifesté par l’affirmation d’hommes nouveaux qui ont bousculé, à l’occasion de circonstances parfois dramatiques et d’une façon souvent surprenante, les pratiques mortifères qui paralysaient l’action publique.


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Le vainqueur des élections cantonales n’est ni le Front national, ni le PS et, bien évidemment, encore moins l’UMP; c’est le parti des abstentions. Moins d’un électeur sur deux se sera déplacé, ce qui veut dire que pour plus d’un électeur sur deux, cela n’en valait pas la peine. Pour la classe politique, toutes tendances confondues, il s’agit là d’un cruel désaveu. Les Français, confrontés à la pire crise économique qu’ils aient connu depuis 1929 et la deuxième guerre mondiale, ne font confiance ni à la droite ni à la gauche pour les aider à résoudre leurs difficultés. Par rapport au discours ronflant que tiennent les leaders politiques, le contraste est total: leurs polémiques incessantes comme leurs promesses sans lendemain sont tenues pour insignifiantes.

Ce défaut de confiance ne concerne pas que les hommes politiques. Il touche aussi les dirigeants des grandes entreprises ainsi que les leaders patronaux, voire syndicaux. Au total, c’est toute l’élite française qui semble discréditée aux yeux des Français. Les raisons en semblent assez évidentes: incapacité à mettre en valeur un projet qui soit réellement mobilisateur, éloignement par rapport aux attentes du plus grand nombre, manque d’exemplarité dans leurs comportements personnels, caution apportée à des situations ressenties comme abusives. Reste à savoir à quoi conduira cette usure des élites.

L’usure des élites: ce que peuvent leur reprocher les Français

Trois grandes raisons paraissent expliquer l’image négative que les dirigeants donnent aujourd’hui d’eux-mêmes.

Leur discours manque de crédibilité; celui-ci s’épuise en vaines querelles qui laissent trop paraître la priorité accordée aux ambitions personnelles plutôt qu’au souci de servir le bien commun; peu importe qu’ils soient une majorité ou qu’ils soient l’exception, c’est en tout cas ce que retient l’opinion. Par ailleurs, les "petites phrases" et les querelles d’ambition, venant des leaders politiques, contribuent fortement à compromettre leur crédibilité: ce n’est pas ce qu’en attendent les Français, tels qu’ils sont confrontés à la dégradation de leurs conditions de vie et à l’incertitude de l’avenir. Les élites manifestent ainsi à quel point elles sont distantes du reste de la population, qu’il s’agisse des électeurs ou des salariés.

Les élites manquent d’exemplarité. Qu’il s’agisse d’une soirée au Fouquet’s, des vacances en Tunisie d’une ministre jusqu’alors réputée "sérieuse" ou de la prime exorbitante versée à tel dirigeant d’entreprise sur le départ, leurs membres semblent abuser de la situation où ils se trouvent et totalement oublier les devoirs inhérents à leur charge; pour le public, ce n’est pas le souci du bien commun qui les anime, mais leur intérêt personnel. Ce comportement abusif a pour effet de ruiner toute leur autorité, quel que soit par ailleurs le pouvoir légal dont ils disposent. Dans de telles conditions, comment pourrait-on leur faire confiance pour tirer la France de l’ornière dans laquelle elle se trouve aujourd’hui embourbée? Là encore, peu importe que les faits reprochés soient la règle ou l’exception: ce sont les images que retient l’opinion, de même que l’indulgence, incompréhensible ailleurs qu’en France ou dans certaines "républiques bananières", dont bénéficient les coupables.

Les élites laissent perdurer, quand bien même l’ensemble de la population se trouve confronté à une détérioration de ses conditions de vie, des passe-droits injustifiables en termes d’équité, ou des rentes de situation ressenties comme abusives. Ces rentes de situations, grandes et petites, vont des avantages sociaux dont bénéficient les dockers de Marseille à l’accaparement, par le président de la République, de la résidence versaillaise (le pavillon de la Lanterne) jusqu’alors réservée au Premier ministre, et cela parce qu’elle plaisait à son épouse (celle de l’époque). Comment ensuite tenir un discours crédible lorsqu’il s’agit d’expliquer aux Français qu’il leur faudra accepter des privations? Le laisser aller au sommet se répand ainsi ensuite dans toute la société: comment reprocher au délégué du personnel le fait qu’il abuse de ses heures de délégation si de leur côté, les cadres abusent visiblement des notes de frais? Quelques remises à l’ordre se voulant emblématiques sur les vacances des ministres ou sur leurs appartements de fonction ne sauraient dissimuler une pratique qui semble aller de soi.

Au total, pourquoi se rendre aux urnes quand les membres de l’élite donnent l’image d’être "tous pourris"? Mais il faut ajouter: pourquoi "se défoncer" pour son entreprise quand on a le sentiment qu’elle est dirigée à des fins autres que son développement, la qualité du service qui constitue sa raison d’être ou la pérennité des emplois qu’elle assure? Pourquoi voter pour les représentants du personnel qui utiliseront leurs heures de délégation pour se donner un peu plus de temps libre ou se mettre en position d’obtenir une généreuse indemnisation en contrepartie de leur départ de l’entreprise?

Les conditions morales d’une dynamique collective

Les causes de ce discrédit dessinent en creux les conditions qui permettraient, et qui permettent d’ores et déjà ici et là, de restaurer une dynamique collective, que ce soit dans l’entreprise ou dans la gouvernance de l’État:

Il conviendrait d’abord de définir un projet d’avenir qui aille au-delà de la gestion des affaires courantes ("la sécurité"), des expédients présentés comme autant de "réformes du siècle" (les retraites) ou des effets d’affichage dissimulant mal les manœuvres électoralistes intéressées. Cela suppose des intéressés qu’ils sachent s’élever au-dessus de la question de leur avenir personnel et qu’ils apportent les preuves de ce qu’ils se mettent au service d’une cause qui les dépasse et qui, du reste, constitue la seule justification de la charge qu’ils occupent. Il y faudrait pour cela des valeurs, une philosophie morale et une claire perception de ce que pourrait être le projet commun susceptible de susciter de la confiance et de mobiliser les énergies. Faut-il préciser que ce n’est pas une question de communication mais une question d’engagement.

La manifestation de cet engagement passe par l’exemplarité des détenteurs du pouvoir, qu’il s’agisse du pouvoir politique, économique ou social. L’exemplarité consiste à s’appliquer d’abord à soi-même ce qu’on attend des autres et à manifester ainsi que l’on est au service du bien commun. Cet engagement des dirigeants est seul susceptible de contrer le désengagement du plus grand nombre, qu’il s’agisse des électeurs ou des salariés. C’est lui, et lui seul, qui peut susciter l’effet d’entraînement qui justifiera les efforts réclamés aux uns et aux autres, sachant que les gens ne font pas ce qu’on leur dit de faire, mais qu’ils tendent à reproduire le comportement des détenteurs de l’autorité, telle qu’elle s’exerce sur eux.

Ce comportement exemplaire est une condition préalable de toute action, venant de ces derniers, contre les abus, petits et grands, qui minent par avance tout effort de redressement collectif. Comment s’opposer efficacement aux abus commis par les dockers de Marseille sans s’en prendre également aux abus, tout aussi considérables et souvent davantage, de certains détenteurs du pouvoir ou des membres de certaines filières constituant la "voie royale" pour y accéder? Si un escalier se balaye vraiment pas le haut, la répression des abus devrait ainsi commencer par ceux que commettent les classes dirigeantes, et notamment par ceux que garantissent la loi ou les usages que leurs membres se sont octroyés.

Le problème n’est pas nouveau et il aura constitué la matière de toute la tradition philosophique qui va d’Aristote à Arthur Utz en passant par Thomas d’Aquin. Les causes du déclin français et de ses carences en matière de gouvernance sont d’abord de l’ordre de la philosophie morale. À cela s’ajoute l’expérience historique. Les heures sombres, depuis ses origines, n’ont pas manqué à la France. Le renouveau s’est souvent manifesté par l’affirmation d’hommes nouveaux qui ont bousculé, à l’occasion de circonstances parfois dramatiques et d’une façon souvent surprenante, les pratiques mortifères qui paralysaient l’action publique.


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