Derniers articles
1 discussion autour de cet article
1 discussion autour de cet article
1 discussion autour de cet article
Le mouvement de grève déclenché à la SNCF par la CGT cheminots et par SUD Rail « illustre bien les difficultés actuelles du syndicalisme dans les grandes entreprises issues du secteur public ».
Le mouvement de grève déclenché à la SNCF par la CGT cheminots et par SUD Rail « illustre bien les difficultés actuelles du syndicalisme dans les grandes entreprises issues du secteur public », selon Hubert Landier. « Ce qui pouvait marcher hier ne marche plus nécessairement aujourd'hui compte tenu à la fois de l'évolution du comportement des salariés et des modifications intervenues dans le management de l'entreprise », estime cet expert en relations sociales et management. « Face à ces changements, les syndicats peuvent apparaître comme étant divisés, certains d'entre eux étant enclins à la surenchère, et finalement peu en phase avec leurs mandants. Par ailleurs, les principes d'action qui fondaient naguère leur efficacité ne sont pas nécessairement adaptés à un contexte qui n'est plus celui dans lequel se sont formés certains dirigeants syndicaux. » Pourtant, selon Hubert landier, la direction de la SNCF « ne doit pas trop vite triompher. Le risque est, en effet, que plus personne ne puisse contrôler les mouvements d'humeur des cheminots, que la voie se trouve ainsi ouverte à des actions extrémistes et qu'il en résulte une anarchie porteuse de désordres et de violences. » « Dans l'intérêt de tous - les clients, les collectivités publiques, la direction et les agents eux-mêmes - l'action syndicale et les rapports collectifs de travail demandent donc à être profondément repensés ». Hubert Landier répond aux questions de l'AEF.
Derrière la démonstration du « rapport de forces », j'y vois un syndicalisme en perte de vitesse. Le comportement de la CGT Cheminots se sera conformé à un code très classique. Il s'agit d'abord de créer le rapport de forces qui obligera la direction à céder aux revendications mises en avant par les syndicats qui sont à l'origine de la grève. Ceux-ci doivent donc susciter une mobilisation des salariés aussi forte que possible afin de négocier ensuite les conditions de la reprise du travail. A cela s'ajoute, pour la CGT - majoritaire à la SNCF avec 39,3 % des suffrages exprimés aux dernières élections professionnelles -, une préoccupation constante : éviter de se faire doubler sur sa gauche par un syndicat - en l'occurrence, SUD Rail - qui se voudrait plus déterminé encore afin de conserver le contrôle du corps social.
Cette pratique s'est imposée avec un certain succès durant plusieurs décennies. Pour la CGT cheminots, elle semble encore aller de soi et se trouve confortée par un imaginaire historique où voisinent l'action des cheminots dans la Résistance, la nationalisation des réseaux de chemins de fer, l'espoir d'en finir avec le système capitaliste et le caractère « sacré » des services publics. Le problème, c'est qu'une telle vision du monde a probablement cessé d'être adaptée aux contingences actuelles.
Les cheminots forment un corps social exceptionnellement homogène et soudé, mais ils ne peuvent pas être insensibles à l'esprit du temps et ils ne sont pas prêts aujourd'hui, à supposer qu'ils l'aient jamais été, à suivre aveuglément les mots d'ordre que le syndicat formule en leur nom. Les préoccupations locales l'emportent sur la vision stratégique de la fédération. L'individualisme pointe son nez et suscite éventuellement un intérêt plus marqué pour les « grèves de confort » initiées par SUD Rail.
Le contrôle social exercé par la CGT a perdu de sa force. Les militants ne sont pas suffisamment sur le terrain, au contact de leurs mandants. D'autres influences se développent parmi ces derniers, souvent extérieures à la vie de travail. Les salariés d'aujourd'hui ne veulent plus suivre les mots d'ordre ; ils veulent participer à leur élaboration et considèrent les instances syndicales comme un agent d'exécution de ce qui aura été décidé en AG. Ceci n'est pas conforme à la vision, naguère traditionnelle à la CGT, d'une avant-garde qui sait ce qui est bon pour les masses ouvrières.
La direction n'est plus nécessairement décidée à jouer le jeu qu'elle acceptait naguère. Elle se trouve confrontée à la perspective d'énormes transformations, que ce soit en termes de méthodes de travail, d'enjeux commerciaux, de périmètre de l'entreprise, de contraintes institutionnelles, notamment dans le cadre européen. Ces enjeux et ces contraintes ne sont pas nécessairement perçus par les cheminots, qui y voient surtout une menace, et encore moins par certains militants, qui vivent la SNCF dans la continuité de ce qu'elle était naguère. Mais en attendant, la direction peut être tentée d'en finir avec la pratique mortifère consistant à retarder les changements qui lui paraissent nécessaires sous la pression de la grève, surtout quand celle-ci est peu suivie.
Ce qui apparaît en fait, c'est que la capacité et la vitesse d'adaptation du syndicalisme, et singulièrement de la CGT cheminots, est très inférieure à celle du management de l'entreprise. La direction a changé dans ses méthodes, les cheminots évoluent dans leur comportement et leurs attentes, le syndicat, lui, est resté ce qu'il était. Ses initiatives sont largement inspirées par des stéréotypes et des réflexes devenus inadaptés. Les changements qu'il accepte, contraint et forcé, lui apparaissent comme des concessions vertigineuses alors même qu'elles paraissent insignifiantes aux membres du management. Cette incapacité à s'adapter à l'allure qui serait nécessaire s'explique par son mode de fonctionnement, tel qu'il est fondé sur le principe de la démocratie syndicale, dont l'effet est une prime au statu quo et une grande difficulté à « faire passer » les idées innovantes.
La CGT cheminots, bien entendu, n'a pas le monopole de ces difficultés. Elles concernent tout autant les organisations syndicales d'entreprises qui furent des monopoles d'Etat et qui se trouvent aujourd'hui confrontées à des changements structurels de grande envergure : changement de statut, changement d'organisation et, parfois, changement de métier. Le risque, pour elles, quelles que soient les apparences, plus ou moins inchangées, est celui d'une perte d'influence auprès de leurs mandants.
Un certain nombre de conflits récents les illustrent. Dans la mesure où ils cessent d'être l'expression des réactions des salariés et de les canaliser en une expression cohérente, les délégués, plus ou moins marginalisés, ne sont plus en mesure de prévenir les conflits et la forme qu'ils prendront. La grève, de plus en plus, partira d'une façon inopinée, sans que les syndicats aient pu mesurer la portée de l'incident qui en constitue le déclencheur. Ils ne sont plus en mesure non plus d'en contrôler le déroulement et de négocier le compromis qui leur semblera réaliste et qui permettra d'y mettre fin. Souvent même, ils doivent s'incliner devant l'influence de leaders plus ou moins improvisés, parfois venus de l'extérieur.
Elle est liée à une évolution importante dans le comportement des salariés : ceux-ci, de plus en plus, n'acceptent plus de suivre passivement les mots d'ordre que leur proposent les militants. Ils entendent participer non seulement à l'action, mais à sa conduite et à la définition des objectifs à atteindre. La pratique des assemblées générales, souvent quotidiennes, avec vote à main levée, tend ainsi à se répandre. Dans ces conditions, les syndicalistes présents voient leur rôle réduit à celui de porte parole chargés de transmettre à la direction ce qui a été décidé par l'AG. Bien entendu, il s'en faut que les salariés, au cours de celles-ci, s'expriment en toute liberté et en toute spontanéité. La parole est vite monopolisée par des meneurs improvisés cependant que des influences extérieures se font entendre. L'influence souvent apaisante du syndicat laisse place alors à un déchaînement de passions radicales.
Nombre de syndicalistes expriment ainsi, au moins en privé, leur crainte de voir la situation leur échapper. Ils estiment qu'étant placés devant ce qu'ils considèrent comme l'intransigeance d'une direction lointaine et décidée à mettre en oeuvre quoi qu'il arrive son plan d'action, ils s'en trouvent déconsidérés aux yeux de leurs mandants au profit de militants d'inspiration plus radicale, qui reprennent à leur compte (peut-être sans le savoir) les principes de l'action directe des débuts du siècle dernier.
Pour la direction de l'entreprise, il s'agit de toute évidence d'un danger dont le patronat n'a peut-être pas encore perçu toute la portée. Que faire si les agents d'une gare, mécontents de l'état de vétusté de leur réfectoire, décident de s'opposer par la force au passage des TGV tant que les travaux n'auront pas été engagés ? Que faire si les agents d'une centrale nucléaire, mécontents de ce que leur augmentation de salaire n'ait pas été proportionnelle à celle dont ils savent qu'a bénéficié leur nouveau PDG, en décident l'occupation ? L'action syndicale a longtemps été respectueuse des normes de sécurité. Certains syndicalistes, toujours en privé, expriment leur inquiétude pour l'avenir et craignent que des installations dangereuses soient laissées entre les mains d'aventuriers plus ou moins irresponsables. Ainsi s'expliqueraient certaines voies de fait plus ou moins graves constatées ici et là, et qui s'apparentant à des actions de sabotage.
Nombre de syndicalistes et de DRH s'accordent ainsi pour estimer qu'il serait nécessaire de reconstruire entièrement, dans l'intérêt des uns et des autres, le cadre des relations entre interlocuteurs sociaux. Celui-ci résulte essentiellement de ce qu'était la situation politique, économique et sociale dans l'immédiat après-guerre. Les centres EDF abondent, encore aujourd'hui, de salles portant le nom de Marcel Paul. Le problème, c'est que le monde n'est plus ce qu'il était alors et que plus grand monde se souvient de Marcel Paul. Et des pratiques qui eurent sans doute leur efficacité devront laisser place, venant du management comme des syndicats eux-mêmes, à des pratiques nouvelles qui restent largement à inventer. Ce sera probablement pour les uns et pour les autres l'un des grands chantiers à conduire au cours de ces prochaines années. De ce point de vue, l'échec de la grève à la SNCF aura été significatif d'un monde qui disparaît.
Les discussions et commentaires ne sont accessibles qu'aux membres. Identifiez-vous
© Copyright AEFC 1998 / 2012 - Conditions générales d'utilisation - Mentions légales - Une idée pour améliorer le club ? - Développement, hébergement et infogérance : Mediactive