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Sans surprise, car sans opposants déclarés, Jean-Claude Mailly sera reconduit à la tête du syndicat pour un troisième mandat au terme du 22ème congrès de la CGT-Force Ouvrière, qui se tient du 14 au 18 février 2011 à Montpellier (Hérault). Garé des voitures pour quatre ans au moins, le successeur de Marc Blondel en 2004 devra, comme ses homologues des autres centrales, passer un cap qui s'annonce particulièrement difficile en 2013. Cette année là, quatre changements d'importance pourraient bien modifier durablement et profondément la donne du paritarisme en France.
C'est d'abord, côté patronal, la fin du second mandat de Laurence Parisot, la présidente du Medef. Côté syndicats, le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, devrait passer la main après quatorze années de mandat à la tête de la centrale de Montreuil. Le passage de relais devrait aussi s'opérer à peu près au même moment à la CFDT entre François Chérèque et Laurent Berger, mis sur orbite au congrès de Tours de juin 2010. Last but not least, 2013 sera aussi l'année au cours de laquelle seront tirées toutes les conséquences de la loi du 20 août 2008 sur la représentativité syndicale. Le paysage en sortira-t-il transformé, simplifié, pacifié ? Les survivants gagneront-ils en crédibilité, notoriété et en respectabilité ? Autant de questions aujourd'hui sans réponse mais qui, d'ores et déjà, pèsent lourdement sur le climat et le dialogue social.
Laurence Parisot a été reconduite pour trois ans à la présidence du Medef. Affaiblie par les combats menés à l'extérieur à l'automne 2007 contre l'UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie) , elle se prépare en interne, selon le mot d'un dirigeant patronal, « une fin de mandat crépusculaire ». Alors pourquoi avoir reconduit la présidente sortante pour un second tour de piste ? Tout simplement parce que l'effacement politique de la présidente « donne de l'espace aux fédérations », résume un bon connaisseur des arcanes du patronat.
Ces derniers mois en tous cas ont été fertiles en défections importantes au sein du Medef. À commencer par celle de Jean-René Buisson, président de la commission sociale, remplacé par Jean-François Pilliard, le délégué général de l'UIMM. Le retour de cette fédération aux manettes de la politique sociale patronale semble fermer la parenthèse ouverte avec le combat mené par Laurence Parisot pour écarter Denis Gautier Sauvagnac et Dominique de Calan et la bataille judiciaire perdue contre Daniel Devawrin.
Seconde défection importante, celle de la FCD (Fédération du commerce et de la distribution). Jérôme Bédier, son directeur général, fidèle de Laurence Parisot, a rejoint Capgemini. Jacques Creyssel lui succède avec le titre de « délégué général » de cette importante fédération, qui compte 685 000 salariés et dont le chiffre d'affaires est de 170 milliards d'euros d'euros, ce qui en fait l'un des plus gros contributeurs du Medef. Jacques Creyssel, directeur général du Medef pendant quinze ans, a été « licencié pour faute grave » par Laurence Parisot au moment où elle se séparait, par ailleurs, d'Anne Valachs, sa secrétaire générale. La bataille judiciaire qui s'en est suvie a abouti à une condamnation du Medef pour « licenciement sans cause réelle et sérieuse » et au versement de 738 438 euros de dommages et intérêts. Par un curieux détour de l'histoire, Jacques Creyssel revient aux commandes de la FCD qui avait très largement contribué à porter Laurence Parisot à la tête du Medef.
Troisième coup dur, le « coup de gueule » et la démission de toutes ses fonctions et mandats patronaux (Agirc, Unedic, Apec, etc.) d'Éric Verhaeghe, directeur des affaires sociales de la FFSA (Fédération française des sociétés d'assurances). Dans un livre intitulé « Jusqu'ici tout va bien » (éditions Jacob-Duvernet), il dénonce pêle-mêle « l'immobilisme patronal », « la peur du changement » et « l'impossibilité de débattre des grands sujets sociaux », à commencer par celui de l'avenir du paritarisme. Comble de malchance, le fossé s'est encore creusé davantage avec la fédération des assureurs après une déclaration maladroite de la présidente du Medef sur le recours à des « contrats d'assurance privée obligatoires » pour financer la dépendance. Encore une fédération de services qui, en 2005, avait appuyé sa candidature contre l'UIMM.
On ajoutera que démissions en cascades au sommet et déboires judiciaires font d'autant plus « désordre » que tout cela se passe sur fond de valse incessante au sein de l'appareil patronal. Qu'il s'agisse du directeur général Jean-Charles Simon qui claque la porte début 2010, remplacé par Pierre-Henri Ricaud lui-même remplacé moins de six mois après son arrivée par Daniel Coquiard, de Ludovic Mercier auquel succédera moins d'un an plus tard Julien Guez sur le dossier des retraites, des départs successifs de Marie-Laure Césari Walch, puis Véronique Cazals du secteur protection sociale... Bref, la liste est longue de ces départs précipités témoignant d'un curieux management par « la patronne des patrons » qui aboutit à un tarissement des compétences.
Enfin, on n'omettra pas de rappeler d'importantes erreurs d'appréciation. Certes, Laurence Parisot n'est pas responsable de la « politique de la chaise vide » appliquée par son prédécesseur à la sécurité sociale au début des années 2000. Pour autant, dès lors que le Medef réinvestissait l'institution, il devait se donner les moyens de reprendre sa place. Ce ne fut à l'évidence pas le cas, es représentants de l'UPA (Union des professions artisanales) reprenant, avec la complicité de la CGT, la présidence de l'Acoss (Agence centrale des organismes de la sécurité sociale). Mauvaise pioche pour le Medef donc, qui laisse des organisations concurrentes faire étalage de leurs capacités de gestion d'organismes sociaux politiquement importants et ne peut plus prétendre aujourd'hui représenter toutes les entreprises, des plus grandes aux plus petites, comme il le faisait jusque là.
Ce mauvais fonctionnement du Medef ne fait pas l'affaire des syndicats. Dans notre système français des contre-pouvoirs, tout affaiblissement d'un acteur rejaillit sur l'autre. On le voit dans la négociation sur l'assurance chômage où le patronat reculant devant l'obstacle des innovations (les « droits rechargeables », par exemple), les syndicats se trouvent en peine d'avancer. On le verra sans doute demain sur le dossier des retraites complémentaires Agirc-Arrco. Il paraît en effet acquis qu'au-delà d'un ajustement des paramètres de fonctionnement fin mars, les partenaires sociaux ne s'aventureront pas d'ici le 30 juin sur une réforme des droits familiaux et conjugaux renvoyant le dossier à 2012, voire au-delà.
Les syndicats seront d'autant plus tentés par la prudence qu'à l'évidence eux non plus ne sont pas au mieux de leur forme. C'est évidemment le cas de la CGT où les fuites organisées autour d'un départ anticipé de Bernard Thibault visent à déstabiliser le secrétaire général sortant à deux ans d'un retrait programmé. Retour de manivelle après une bataille perdue sur les retraites et des résultats électoraux en demi teinte dans ses places fortes du secteur public ? Force est d'observer en tout cas que c'est bien dans les bastions les plus traditionnels de la CGT, les ports et le livre parisien, que les éléments les plus rétrogrades de la CGT sont montés au créneau ces dernières semaines pour manifester leur mécontentement. La distance prise ces derniers jours avec l'intersyndicale, puis les coups de griffes de la CFDT, témoignent en tous cas d'un durcissement momentané, sans compromettre pour autant des évolutions ultérieures.
Conséquence de ces difficultés internes à deux ans de l'échéance: la question de la succession de Bernard Thibault est brutalement posée. Aucun des noms cités pour le remplacer - Nadine Prigent, secrétaire confédérale santé/action sociale, Éric Aubin, secrétaire confédéral en charge des retraites, et Frédéric Imbrecht, secrétaire général de la fédération de l'énergie - ne fait, semble-t-il, consensus. Cette circonstance est d'autant plus dommageable qu'au fil des ans la CGT a perdu beaucoup de son potentiel. C'est particulièrement vrai dans le secteur de la protection sociale où les compétences d'Elisabeth Bernardini sur le dossier de l'Agirc ou de Cathy Suarez sur la prévoyance, parties, l'une à l'Isica (agro-alimentaire), puis au GNP (Groupement national de prévoyance), l'autre chez Médéric, font d'autant plus gravement défaut que Jean-Christophe Le Duigou prend peu à peu ses distances.
Partant de là, le « recentrage » de la CGT tenté par Bernard Thibault peut-il tourner court ? Tout dépendra bien évidemment de la personnalité de son successeur et des marges de manoeuvre dont il disposera. Cela dit, force est d'observer que le paquebot CGT ne se pilote pas comme un dériveur. Dit autrement, il a fallu près de vingt-cinq ans à la CFDT, apparue dans le paysage syndical en 1964 seulement, pour opérer son recentrage. Personne n'imaginait que la CGT, née au congrès de Limoges en 1895, puisse réussir son virage dans un délai plus court. Et Bernard Thibault n'a pas encore dit son dernier mot.
La CFDT est-elle plus allante ? Ce n'est pas sûr même si, à la différence de la CGT, elle est, d'ores et déjà parvenue à faire émerger, en la personne de Laurent Berger, un leader médiatique susceptible de succéder à François Chérèque le moment venu. Pour autant, à la CFDT comme ailleurs, le vivier de militants susceptibles de prendre des responsabilités nationales se tarit aussi. Dans cette organisation comme dans toutes les autres, explique un ancien dirigeant national, « les bons militants installés en province hésitent en fin de carrière à faire le sacrifice d'une vie calme et intéressante pour venir travailler à Paris ».
Il n'en demeure pas moins que la CGT et la CFDT, à l'origine de « la position commune » qui a ouvert la porte à la loi du 20 août 2008 sur la représentativité syndicale, devraient mieux s'en sortir que la CFTC, la CFE-CGC et même Force Ouvrière qui se trouve un peu à la croisée des chemins. « Tout le monde trinque avec cette loi », s'exclamait Jean-Claude Mailly à l'ouverture de son congrès à Montpellier lundi dernier. Certes, mais pas dans les mêmes proportions. Il est certain, par exemple, que la stratégie d'alliance CGT-CFDT a considérablement gêné FO ces dernières années en contraignant notamment son secrétaire général à un immobilisme mortifère et en l'isolant. La fin de l'Histoire pour FO ? En tout état de cause la question se pose depuis 1989 et l'effondrement du mur de Berlin de l'avenir d'une organisation syndicale qui s'est constituée en période de guerre froide en opposition à un Parti communiste qui n'existe plus au plan politique.
Restent la CFTC et la CFE-CGC. Depuis 1964, date de la scission avec la CFDT, le syndicalisme chrétien est en recul et il faudra beaucoup de ténacité à Jean-Louis Deroussen l'actuel président de la Caisse nationale des allocations familiales, qui succédera en novembre prochain au congrès de Poitiers à l'actuel président du syndicat, Jacques Voisin, pour remonter la pente. Côté CFE-CGC enfin, l'avenir est d'autant plus incertain qu'il repose pour l'essentiel sur le devenir de la retraite des cadres. Si celle-ci se fonde demain - comme c'est probable - dans un régime unique Agirc-Arrco, la spécificité du « statut cadre », qui n'est déjà plus évidente dans le salariat français d'aujourd'hui, aura définitivement vécue. Et la CFE-CGC avec.
Le paritarisme peut-il alors survivre à de tels bouleversements ? A l'évidence la question se pose et certains dans les milieux patronaux font d'ores et déjà une croix dessus. Très endommagé à Pôle emploi où l'État s'est imposé, comme à l'assurance maladie où les partenaires sociaux ont été réduits au mieux au rôle de « consultant », au pire au rôle de « figurant », il ne résiste en fait que dans les régimes de retraite complémentaire et par voie de conséquence dans la prévoyance collective. A ce niveau il bénéficie d'une triple légitimité. D'abord, il réussit là où l'État échoue régulièrement. En témoigne le fossé qui continue aujourd'hui de se creuser entre les retraites du public et du privé. Ensuite, il apparaît d'autant plus utile qu'il permet de compenser le désengagement observé dans les régimes publics en faisant bénéficier tous les salariés d'une branche professionnelle d'un bon niveau de couverture. Un arrêt de la Cour de justice de Luxembourg le 3 mars prochain devrait de ce point de vue confirmer la validité des « clauses de désignation », donc conforter les syndicats dans leur rôle en matière de protection sociale collective. Enfin, le paritarisme est légitime car, sauf à s'en remettre à la seule loi du marché, personne n'imagine de solution de remplacement. En d'autres termes, on pourrait lui appliquer la formule que consacrait Winston Churchill à la démocratie, « le paritarisme est le pire des systèmes à l'exception de tous les autres ».
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