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L'approfondissement de la crise économique inquiète la classe politique

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Ecrit par François Charpentier, publié le 20 janvier 2011

Employeurs, syndicalistes, experts: ils sont unanimes aujourd'hui à jeter la pierre aux politiques qui, expliquent-ils, font la preuve de leur coupure avec l'opinion quand ils relancent une bataille des 35 heures qui n'a plus lieu d'être alors que les préoccupations des Français sont ailleurs et notamment dans une panne de croissance génératrice de chômage et de pauvreté grandissante. En fait, il n'est pas certain que Manuel Valls (PS) comme Jean-François Copé (UMP) ne soient pas sur la même longueur d'onde que leurs concitoyens et que leur discours en apparence décalé soit en réalité le signe du vertige qui saisit tous les politiques aujourd'hui face à l'ampleur des déficits et de l'endettement qui en résulte....


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Cette panique qui semble aujourd'hui saisir le personnel politique, à gauche comme à droite, tient au fait qu'à la veille d'une échéance électorale capitale tout le monde est paralysé par l'ampleur d'une crise qui dans les faits remonte très loin et par l'incapacité dans laquelle chacun se trouve d'apporter des réponses crédibles aux questions posées. D'où l'intérêt de bien comprendre d'où l'on vient et où l'on va dans la crise actuelle.

On peut voir actuellement sur les écrans « Inside Job », un film documentaire de l'Américain Charles Ferguson, très didactique, détaillant les mécanismes de la crise économique et financière que nous traversons à travers les témoignages de ses principaux acteurs: banquiers, personnel politique, universitaires. Dominique Strauss-Kahn, en tant que directeur général du FMI (Fonds Monétaire International), et Christine Lagarde, ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie, font partie du casting.

En revenir au 15 août 1971

La leçon est édifiante, mais elle est largement incomplète. Elle fait, en effet, remonter les dysfonctionnements financiers observés aujourd'hui à l'ère Reagan (1981-1989) et à la politique de dérégulation conduite à l'époque par ceux qui se réclamaient de « l'école de Chicago ». Ceux-là mêmes qui avaient testé leur idées en Amérique latine et notamment au Chili après le coup d'État d'Augusto Pinochet de 1973. Sans remonter comme le fait Paul Krugman, prix Nobel d'économie 2008, à 1936 et au New Deal, nous pouvons rappeler ici que la grande rupture économique est datée et se situe le 15 août 1971, lorsque l'administration Nixon prit la lourde responsabilité de rompre le lien historique entre le dollar et l'étalon or, règles confirmées par les accords de Bretton Woods de 1944.

De ce moment date l'entrée du monde dans l'économie virtuelle. Alors que la valeur d'une monnaie dépendait très étroitement de la richesse produite, elle dépendra désormais du jeu des marchés financiers. Un jeu de plus en plus « libre » il est vrai, les décisions prises par l'administration Reagan consistant à exonérer les banques et institutions financières de l'obligation de couvrir intégralement leurs engagements. Jusqu'au jour où n'existe plus aucun rapport entre la monnaie et la richesse produite. Les États-Unis en ont largement profité n'ayant de cesse de faire payer leurs déficits monstrueux par leurs alliés européens d'abord, japonais ensuite en faisant marcher la planche à billets. Cours erratiques, volatilité des marchés, actions qui s'envolent quand l'entreprise licencie, perte de sens, perte de confiance… L'engrenage était en marche. Plus on va avancer dans le temps, plus le décrochage entre l'économie réelle et la finance mondiale va s'accentuer. Spéculation, bulles en tous genres, crises financières à répétition, mais de plus en plus rapprochées, ne sont que la traduction visible et prévisible de dérives que l'on constate sans pouvoir y mettre un terme.

La circonstance aggravante du choc pétrolier de 1973

Le tableau serait incomplet si l'on oublie un second événement qui va aggraver la situation créée par Richand Nixon, à savoir le choc pétrolier de 1973 et l'envolée du cours du brut. La conséquence dans un pays comme la France, où arrivait sur le marché du travail la génération très nombreuse du baby-boom, sera immédiate : la fin des « Trente Glorieuses », autrement dit d'une croissance forte et continue et l'apparition d'un chômage de masse qui va profondément déstabiliser des systèmes sociaux pensés pour une société de plein emploi et financés par des cotisations sur salaire. Très concrètement, c'est Jacques Barrot, ministre de la Santé et de la Sécurité sociale du troisième gouvernement Barre, en 1979, qui inaugurera la série de plans de redressement de l'assurance maladie à laquelle pendant 20 ans, jusqu'au plan Juppé, tous ses successeurs attacheront leur nom.

Concernant la France, les travaux menés à la demande de Nicolas Sarkozy par Jean-Philippe Cotis, directeur général de l'Insee, sur le partage de la valeur ajoutée, le partage des profits et les écarts de rémunération, éclairent les évolutions qui se sont produites sur cette période. Jusqu'au choc pétrolier de 1973, la part des salaires dans la valeur ajoutée est globalement stable autour de 72 %. Pendant les dix années suivantes cette part va grimper au-delà de 75 %, car la France vit dans un système d'indexation des salaires sur une inflation qui atteindra deux chiffres en 1981 et expliquera très largement la défaite de Valéry Giscard d'Estaing à l'élection présidentielle de 1981. Sur ces dix années, explique Jean-Philippe Cotis, c'est l'entreprise qui paiera le choc pétrolier. Le « tournant de la rigueur » pris par le tandem Mauroy-Delors en 1983 conduira à une troisième phase : de la fin des années 80 à aujourd'hui, le partage de la valeur ajoutée est resté stable, la part des salaires dans la valeur ajoutée se situant en moyenne autour de 68 %.

La France souffre d'un manque cruel de productivité

D'un côté, expliquait mardi dernier Jean-Philippe Cotis devant les membres de l'Aferp (Association française d'étude des relations professionnelles), il n'y a donc pas eu de dégradation de la part de la richesse revenant aux salariés, contrairement à ce qui a pu se passer dans d'autres pays. En revanche, ce partage -deux tiers masse salariale/un tiers rémunération- du capital varie selon les secteurs et les entreprises : « un quart des entreprises consacrent aux salaires plus de 89 % de leur valeur ajoutée. A l'autre extrême, un autre quart y consacre moins de 44 % ». Par ailleurs, la « masse salariale » prise en compte dans ce calcul ne concerne que les sociétés non financières, soit 67 % de la valeur ajoutée, mais incorpore les rémunérations différées (intéressement et participation), ainsi que les cotisations sociales. Moyennant quoi, explique l'Insee « ces cotisations ont pris une place croissante dans la rémunération globale des salariés, ce qui a contribué à réduire le dynamisme du salaire net par tête ». Plus grave, ajoute Jean-Philippe Cotis : « alors que l'économie française a généré ces dernières années une forte création d'emplois, il s'est agi d'emploi de faible qualification et portant sur une faible durée du travail ».

Poids des cotisations sociales, emplois peu qualifiés, durée du travail réduite, pour Jean-Philippe Cotis le diagnostic s'impose : la France souffre globalement d'un manque de productivité. En tout état de cause, notre économie ne distribue pas les salaires qui permettraient de tirer une demande interne aujourd'hui trop faible pour tirer la croissance vers le haut. Loin d'avoir « garotté l'hémorragie des déficits », selon le mot de François Baroin dans sa présentation du budget 2011, le gouvernement se trouve désarmé face à des perspectives de croissance une nouvelle fois décevantes et à une dette dont l'ampleur n'a pas fini de faire des ravages. D'où cette impression de « fuite en avant » dans une réforme fiscale, indispensable certes s'agissant des patrimoines, mais qui visera d'abord à court terme à remplir les caisses de l'État. Par tous les moyens.

Il faudra redéployer les dépenses

En dehors du fait qu'après la facture présentée aux contribuables de 11 milliards d'euros pour 2011, une nouvelle ardoise d'un montant encore bien supérieur et pesant au surplus sur les classes moyennes (taxation des actions et de l'immobilier) serait très mal reçue en année électorale, il est clair que des hausses d'impôt à répétition ne peuvent répondre au problème posé. Pire encore, on peut craindre que les prélèvements fiscaux opérés sur ceux qui peuvent encore payer -pas forcément les plus fortunés- ne finissent par tuer le malade.

Partant de là, il n'y a guère que deux solutions qui permettraient sur le moyen long terme de redresser la situation. La première consisterait à relever le salaire net par tête ce qui nécessite d'opérer une autre redistribution entre salaire direct et salaire différé. Il faut en revenir sur ce point au constat du rapport Cotis, mais pour en tirer des enseignements et prendre des décisions. À cet égard, la volonté manifestée cette semaine par le patronat de la métallurgie de « revisiter » la protection sociale de 1945 ne doit pas être prise à la légère. Bien évidement, cela suppose de faire tomber quelques tabous aussi bien sur l'assiette des cotisations patronales que sur la « TVA sociale » et la CSG, de débattre du rapport COE-Rexecode qui préconise la baisse des charges sociales des entreprises, du rapport des sénateurs Bourdin (UMP) et Schillinger (PS) qui se prononce pour une revalorisation du travail et d'accepter d'envisager un redéploiement des dépenses de protection sociale avant de parler d'une nouvelle hausse des prélèvements. Ne pas conduire ces réflexions, c'est s'exposer à subir sans concertation et sans négociation la poursuite de la politique de désengagement des régimes publics et d'aggravation des inégalités dès lors que l'accès aux produits complémentaires santé et retraite, distribués par les banques et les assurances, sera réservé à ceux qui ont un emploi ou une capacité d'épargne.

Quelles convergences sociales en Europe ?

La seconde piste, évoquée par François Fillon, passe par l'Europe. Mais elle est d'une mise en oeuvre plus délicate et nécessite du temps. Le Premier ministre qui intervenait dans le cadre du colloque organisé par Éric Besson sur le thème « Régulation, solidarité, croissance » s'est prononcé pour un « renforcement de la cohésion de la zone euro ». Bien entendu, cela passe par « une surveillance attentive en matière budgétaire », mais cela passe aussi par « une convergence minimale en matière fiscale, voire en matière sociale ». « On ne peut pas imaginer à long terme, poursuit-il, une zone euro dans laquelle les temps de travail, l'âge de la retraite, le coût du travail soient complètement divergents ».

C'est là que le bât blesse. A la lettre des traités -ce fut encore confirmé par le protocole annexé au Traité de Maastricht- ces matières relèvent de la souveraineté des États. La MOC (méthode ouverte de coordination) appliquée sur les terrains de l'emploi, de la pauvreté et des retraites, ne permet pas d'aller très loin et très vite dans les convergences. Seul les juges de Luxembourg (Cour de justice de l'Union européenne) ou de Strasbourg (Cour européenne des droits de l'Homme) peuvent de temps en temps faire bouger les lignes. À condition qu'on les saisisse. Partant de là, faut-il revoir les traités ? Dans le contexte d'une Europe très libérale, est-il concevable de progresser sur le terrain de plus de convergences sociales ? L'intention est sans doute louable. Il n'est pas sûr qu'elle soit dans l'immédiat politiquement réaliste.


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