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L’affaire des retraites aura manifesté d’une façon spectaculaire le délabrement des relations sociales en France, que ce soit au niveau national ou au niveau de certaines branches professionnelles. La capacité d’expression des organisations syndicales, sinon celle des salariés eux-mêmes, se sera réduite à des manifestations de rues et à un affrontement avec les pouvoirs publics sans discussion possible.
Certains voudront y voir la responsabilité des organisations syndicales, qui seraient incapables d’accepter les réalités économiques, d’autres celle des politiques, qui voudraient à toute force subordonner les réalités sociales à leur agenda électoral. D’une façon plus systémique, et sans qu’il soit besoin de rechercher des coupables, c’est notre système de relations sociales qui apparaît en lambeaux. L’état de faiblesse des différents acteurs sociaux institutionnels et leur incapacité actuelle à s’entendre publiquement conduit dès lors à s’interroger sur l’évolution de leurs relations. On suggérera ainsi trois scénarios possibles.
La crise du « modèle social français » est d’abord une crise de ses acteurs, à commencer par l’acteur syndical. Le conflit sur les retraites a mis en lumière la faiblesse du syndicalisme français. L’intersyndicale, avant de se lancer dans ses journées d’action à répétition, n’a pu se mettre d’accord sur autre chose que sur son opposition au projet élyséen ; elle aurait été dans l’incapacité de négocier un projet qui eût convenu à ses différents composantes, de Solidaires à la CFDT. L’unité syndicale aura donc été de pure façade, le seul point d’accord (au demeurant tout relatif) ayant porté sur la défense d’un symbole : la retraite à 60 ans et le retrait du projet.
La CGT, pour sa part, s’est révélée incapable de contenir le jusqu’auboutisme des cheminots ou des syndicats de l'industrie pétrolière. Le projecteur se sera donc déplacé d’une exigence de justice et d’équité à des exigences corporatistes venant de professions bénéficiant de conditions d’emploi déjà beaucoup plus avantageuses que la moyenne, provoquant une crise d’approvisionnement en carburant et des difficultés de transports à la veille des vacances (ce qui aura contribué à retourner l’opinion contre l’action syndicale). Il est ainsi clairement apparu que les dirigeants confédéraux n’ont pas leur liberté de parole : il leur faut se conformer à ce que leur impose leur base. La démocratie syndicale, qui est certes souhaitable, dissimule une faiblesse de leadership, qui, elle, est dangereuse.
Cette faiblesse met les confédérations syndicales en mauvaise posture dès lors qu’il s’agit de négocier des solutions économiquement justifiées mais qui représentent une remise en cause des « avantages acquis » tels qu’ils se sont accumulés au cours des années de croissance forte. Les compromis ne restent concevables qu’en termes de « toujours plus », ou tout au moins de « donnant-donnant ». Mais, cette façon d’envisager les choses, qui semblait aller de soi il y a encore quelques années, entre de plus en plus en contradiction avec le contexte économique. L’endettement de l’Etat et des collectivités publiques nécessite aujourd’hui des coupes sombres dans les budgets qui ne peuvent se traduire – à l’image de ce qui se passe en Grèce - que par une baisse globale du pouvoir d’achat. Certains économistes chiffrent ainsi cette perte de pouvoir d’achat à hauteur de 20 % à 30 % et ne voient guère la situation se redresser avant une vingtaine d’années. Le problème n’est pas de se lamenter sur la situation ou de mettre en cause le système capitaliste, ce qui est moralement justifiable mais pratiquement sans effet ; il est de savoir comment se répartira cet appauvrissement entre les différentes catégories sociales.
Il faudrait, pour bâtir un nouveau pacte social fondé sur les valeurs de justice et de solidarité, une vision stratégique dont semblent dépourvus tant les pouvoirs publics que le patronat et les syndicats, dont les positions tiennent davantage compte des réactions possibles de l’opinion et des équilibres internes à chacune des organisations que d’une réelle vision à long terme. D’où l’impression d’une politique à courte vue, fondée sur le souci de parer au plus pressé, l’Etat, notamment, s’efforçant de masquer son impuissance. Cette absence de vision prospective se trouve renforcée par la disparition des lieux de débat qui existaient au lendemain de la Libération : le Commissariat au plan a été supprimé et le Conseil économique et social ne joue qu’un rôle marginal, au point que certains s’interrogent sur son utilité.
Au total, la faiblesse des acteurs sociaux - syndicats, patronat et pouvoirs publics - , leur incapacité à prendre la mesure des changements intervenus avec la crise et à imaginer une stratégie d’action, l’absence de lieux visant à organiser le débat public, ont pour effet de déboucher sur des solutions à courte vue excluant toute concertation, formelle ou informelle, visant à préparer l’avenir. Venant des uns comme des autres, les effets d’annonce l’emportent ainsi largement sur le travail de fond qui se révélerait nécessaire pour refonder le pacte social national. L’état de délabrement du « dialogue social », tel qu’il se prolonge au sein même des entreprises, invite ainsi à formuler au moins trois scénarios.
Premier scénario, celui du délabrement accentué et de l’embourbement. Ce premier scénario est facile à formuler : il suffit pour cela de prolonger les tendances que l’on observe aujourd’hui :
L’affaiblissement du syndicalisme se poursuit, en termes d’influence auprès des salariés (et notamment des jeunes) et de capacité à porter les problèmes tels qu’ils se posent ; son pouvoir se limite de plus en plus à son rôle institutionnel et aux droits sur lesquels il peut s’appuyer.
Le patronat en reste à un discours traditionnel (réduire les charges, desserrer les contraintes administratives…) sans réellement chercher à « sortir du cadre » ; sa représentativité est de plus en plus mise en question ; les grandes entreprises manifestent leur indifférence pour l’action qu’il mène.
L’Etat en reste à la mise en oeuvre d’initiatives dépourvues de plan d’ensemble, prises au jour le jour de façon à parer au plus urgent et en tenant compte d’abord de son calendrier électoral ; les réformes sont en trompe l’œil et n’abordent pas les problèmes de fond, faute d’un véritable soutien de l’opinion et d’un véritable débat préalable ; la faiblesse de l’exécutif coexiste avec un style d’intervention perçu comme exagérément dirigiste.
Les relations entre l’Etat, les syndicats et le patronat demeurent formalistes, relativement limitées, fondées sur la méfiance, et finalement peu productives ; le « dialogue social » reste une pétition de principe que viennent démentir des pratiques fondées sur l’affrontement ou le contournement.
Aucun des acteurs sociaux ne parvient à mener l’œuvre de pédagogie qui serait nécessaire pour que la masse des Français comprenne et admette que l’on a changé d’époque ; bien au contraire, certains d’entre eux s’en tiennent à un discours rassurant tendant à nier ou à minimiser les efforts qui seraient à consentir.
Deuxième scénario, celui du redressement. Ce scénario repose sur l’inversion des tendances sur lesquelles se fonde le premier :
Les syndicats parviennent à opérer leur mutation en se fondant sur un changement de leur cadre institutionnel, au prix d’un renoncement à certains principes idéologiques aujourd’hui révolus, en faisant appel à une nouvelle génération de dirigeants et en mettant en œuvre tous les ressorts de la technologie aujourd’hui disponible ; ils se montrent à la fois capables d’assister concrètement les salariés sur leurs lieux de travail et de mettre en avant des solutions réalistes et innovantes au plan national.
Le patronat accepte le principe d’un nouveau compromis social conjuguant efficacité économique et dialogue social et parvient à se désembourber en se donnant une image à la fois progressiste et dynamique inspiré par un projet de société allant au-delà de la simple défense des intérêts de ses mandants. Ce dynamisme contribue à régler par lui-même les questions relatives à sa représentativité.
L’Etat, quelle que soit la majorité au pouvoir, s’engage dans une action soutenue de redressement national excédant les manœuvres partisanes à court terme en s’efforçant de s’inspirer des principes de la démocratie participative, faisant appel à l’initiative citoyenne. Des lieux de débat sont restaurés afin de susciter le consensus minimal nécessaire à l’acceptabilité et à la réussite des actions engagées.
Les relations entre acteurs sociaux s’engagent dans une perspective de redressement national excédant les intérêts particuliers aux uns et aux autres ; des instances spécifiques sont créées pour cela, dans l’esprit de ce qu’était le Commissariat général au plan.
La population, ayant compris et admis que l’époque de la prospérité facile est désormais révolue, accepte les mesures restrictives qui lui sont imposées dans la mesure où elles lui semblent équitablement réparties et dans la mesure où elles se trouvent cautionnées par la qualité du dialogue social entre différents acteurs. La confiance renaît.
Troisième scénario : celui du changement de modèle. Ce troisième scénario résulte d’un effondrement, progressif ou brutal, du modèle politico-social français, et représente donc celui d’une rupture, que certains seront tentés de qualifier de "révolutionnaire" :
Syndicats et organisations patronales sombrent dans l’insignifiance ; leur influence est de plus en plus réduite à celui d’assemblées de notables sans capacité d’action réelle sur la réalité, même si les apparences sont respectées. Leur action - ou leur inaction - suscite de plus en plus un mélange d’indifférence et d’exaspération. Les acteurs sociaux traditionnels apparaissent ainsi de plus en plus comme un obstacle aux changements qui seraient nécessaires, non comme une force de propositions.
Le « chacun pour soi » tend à triompher, mais se trouve contrecarré par l’apparition et le développement de nouveaux acteurs, politiques et sociaux, aux vues parfois radicales, parfois résolument novatrices. Ces acteurs, peu institutionnalisés, n’en gagnent pas moins en influence et en capacité d’action.
Les institutions de l’Etat apparaissent de plus en plus comme étant à bout de souffle, donnant le sentiment de se trouver dans une impasse. Certains cherchent le salut en l’arrivée de « l’homme providentiel », ce qui suscite un débat difficile, peut-être violent, dont l’enjeu est celui d’une rénovation en profondeur des institutions de l’Etat et des pratiques politiques.
Le « vieux monde » ayant ainsi fait faillite, de nouvelles institutions et de nouvelles pratiques se mettent en place, animées par une nouvelle génération d’intervenants, soucieux de mettre en place des pratiques plus conformes aux exigences du moment, à la fois plus efficaces, plus austères et plus porteuses de dynamiques collectives.
Ce troisième scénario est évidemment celui de l’inconnu. On observera que, de 1789 à ce jour, en passant par 1815, 1830, 1848, 1871, 1944 et 1958, ce ne serait pas la première fois qu’une telle rupture se produirait en France. La vraie question, dans ces conditions, est de savoir ce qui est souhaitable, dans l’intérêt national, entre le deuxième et le troisième de ces trois scénarios.
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