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Fins de carrière et retraite, les vraies questions restent sans réponse

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Ecrit par François Charpentier, publié le 29 octobre 2010

Il y a des coïncidences qui donnent à réfléchir. Ainsi, alors que le gouvernement vient de faire adopter définitivement son projet de loi portant réforme des retraites tout en posant déjà le principe d'une nouvelle réforme « systémique » pour aborder enfin le fond des choses, deux séries de chiffres viennent opportunément nous rappeler l'ampleur des défis à surmonter. Ce sont d'abord les chiffres mensuels sur le chômage qui confirment ce que l'on pressentait à savoir une augmentation du nombre des inscrits à pôle emploi qui rend évidemment problématique la prolongation dans leur emploi des salariés les plus âgés. En d'autres termes, ce constat explique l'inquiétude manifestée dans la rue par de nombreux Français qui comprennent difficilement que dans un contexte aussi difficile sur le plan de l'emploi on retarde les départs en retraite de ceux qui souhaitent partir. La seconde série de chiffres est venue de l'Insee et porte sur l'évolution de la population française. Là aussi, il s'agit d'une confirmation, mais qui légitime cette fois les décisions prises dans le cadre de la réforme des retraites dans la mesure où le vieillissement annoncé de la population est d'une ampleur telle qu'il faut bien trouver le moyen de financer les retraites futures.


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S'agissant du chômage, il se confirme, comme l'écrivent la CFDT et la CGT dans leurs communiqués relatifs à la dernière hausse du chômage en septembre, que la crise n'est pas finie. On s'en doutait, d'autant plus qu'elle perdure aussi de l'autre côté de l'Atlantique où les Américains font l'apprentissage du chômage de longue durée et où les incertitudes entretenues sur le résultat des élections de mi-mandat de novembre ne prédisposent pas au retour de la confiance. C'est naturellement dommageable pour les Européens qui comptent traditionnellement sur la locomotive américaine pour repeindre en rose leur économie mais qui donnent l'impression cette fois d'attendre la reprise comme d'autres attendaient Godot.

Dans l'immédiat, ce n'est pas trop grave dans la mesure où dès septembre les caisses de retraite ont enregistré une augmentation sensible du nombre de liquidations de retraite. A l'Agirc (régime des cadres), par exemple, on observe que d'un mois sur l'autre le nombre de demandes de liquidations est passé de 14 000 à 18 000. Mais on peut craindre que, dans un second temps, dans un contexte de suppression des préretraites, on voit se multiplier les opérations de contournement et se développer les cas de rupture conventionnelle. En tout état de cause la situation des seniors va rester difficile et la principale cause des difficultés rencontrées par les pouvoirs publics est de ne pas en avoir compris les motifs.

Des fins de carrières difficiles

De ce point de vue, il faut souligner qu'autant les Français sont effectivement prêts à comprendre que sur le papier les contraintes démographiques imposent à tout le monde de travailler plus longtemps, autant la réalité vécue par les plus de 55 ans les conduit à s'opposer à un relèvement de l'âge de départ à la retraite. Cette réalité vécue au quotidien, ce sont des gens qui en fin de carrière vivent sous la menace permanente d'un plan social qui ne leur permettrait plus d'avoir des droits pleins ; des gens qui redoutent de tomber au chômage et de devenir des fins de droits qui n'auraient pas leur 60 ans ; des gens qui vont jusqu'à tricher dans leur décompte de trimestres pour se mettre au plus vite à l'abri (100 000 cas de ce genre ont été recensés sur les 500 000 cas de départ pour carrière longue). Bref, autant de situations personnelles douloureuses dont chacun aujourd'hui est le témoin dans sa famille et dans son entourage.

Autant de situations qui vont perdurer et qui font craindre aux observateurs que le déplacement de deux ans des bornes des 60 et 65 ans se traduise moins par des cotisations supplémentaires que par des dépenses en hausse dans d'autres régimes sociaux. On pense évidemment aux dépenses pour des arrêts maladie de longue durée, voire des dépenses d'incapacité et d'invalidité. Jean-Pierre Moreau, président de la Mutuelle nationale territoriale, s'attend à voir ses dépenses pour incapacité progresser de 30 %. Dans les institutions de prévoyance aussi on a fait les comptes : pour le Ctip (Centre technique des institutions de prévoyance), le report de l'âge de la retraite de deux années se traduit par 4 milliards d'euros de dépenses supplémentaires pour les salariés actuellement en invalidité. Bien évidemment ces dépenses, auxquelles il faut ajouter le 1,1 milliard de taxation sur les contrats responsable, qui ira alimenter la Cades (Caisse d'amortissement de la dette sociale), se répercuteront mécaniquement sur les tarifs des assureurs, donc alourdiront les charges des ménages. Le Ctip parle d'une augmentation de cotisation d'environ 15 %.

La retraite change de nature

A contrario, force est de constater à la lumière des dernières statistiques délivrées par l'Insee que l'évolution de la démographie ne laisse pas d'être préoccupante. Non seulement en effet, nous subissons pour une vingtaine d'années encore les effets prévus du baby boom, ce qui s'est traduit par un doublement du nombre des départs en retraite à partir de 2005 : 900 000 par an contre 450 000 précédemment. Mais, au surplus, il faut faire face aux conséquences sous estimées, voire totalement ignorées de l'allongement de la durée de vie. Car, il est loin le temps de « la retraite des morts » fustigée par la CGT, autrement dit ces première années du XXe siècle, quand l'âge de départ à la retraite était fixé à 65 ans, et que cette limite coïncidait avec celle de l'espérance de vie. En 2050, l'espérance de vie moyenne d'une femme de 60 sera de 32 ans. A la même date, celle d'un homme sera de 27 ans environ. Autrement dit, une femme vivra en moyenne 92 ans et un homme 87 ans. On comprend mieux pourquoi le nombre de centenaires pourrait passer de 15 000 aujourd'hui à 200 000 en 2060.

Cette situation a deux conséquences. D'une part, il faut assurer un vrai revenu à ces personnes sur une durée très longue, pratiquement équivalente pour les femmes à leur durée de cotisation dans la vie active. D'autre part, la conception même d'une retraite conçue comme un simple revenu de remplacement ne tient plus. Désormais il s'agit d'assurer un vrai revenu à de jeunes retraités qui conservent leurs habitudes de consommation. Pour cela, il faut concevoir un mécanisme d'aide à la prise en charge de la perte d'autonomie, ce qui coûtera aussi cher, sinon plus. Parce qu'il avait une vision étroitement comptable de la retraite - comment trouver les quelques milliards qui rassureront les marchés financiers ? - le gouvernement n'a jamais posé ces questions au cours du débat sur la réforme des retraites.

On vit plus vieux en meilleure santé

Il paraît d'autant plus nécessaire de se poser ces questions que la vieillesse n’est plus du tout ce qu’elle était. « Je rêve que l’humanité vive le plus longtemps possible… en bonne santé », explique le professeur Étienne-Émile Baulieu du Kremlin-Bicêtre, célèbre pour avoir inventé le RU 486, la pilule abortive. Car le fait est là, on vit aujourd’hui plus vieux et en bonne santé. Et ce n’est pas fini : « Retarder ne serait-ce que d’un an la survenue de la dépendance pour 10 % des victimes de la maladie d’Alzheimer représenterait en France 1 milliard d’euros d’économie », observe ce médecin. En Allemagne, des psychologues se sont penchés sur la manière dont les septuagénaires se perçoivent. Premier constat, les hommes se voient plus jeunes que les femmes qui paraissent plus conscientes de leur apparence. Second constat, on se perçoit aussi par rapport à ses parents au même âge. Troisième constat, l’âge de la vieillesse tourne aujourd’hui autour de 75 ans.

On citera aussi une étude réalisée par l’Observatoire européen des espérances de santé réalisée dans 25 pays de l’Union européenne qui a cherché à quantifier l’amélioration de la qualité de l’espérance de vie. Ainsi, quand l’espérance de vie dans l’Union européenne s’établissait en 2005 à 78,6 ans pour les hommes et 83,5 ans pour les femmes, l’espérance de vie sans incapacité était beaucoup plus faible. Elle était de 67,3 ans pour les hommes et 68,3 ans pour les femmes. Mais, là encore, les Européens sont loin d’être égaux devant les incapacités. C’est en Estonie que s’observe la plus faible espérance de vie sans incapacité (59 ans pour les hommes et 61 ans pour les femmes). La plus élevée s’observe paradoxalement au Danemark où elle s’élève à 73 ans pour les hommes et 74 ans pour les femmes. La France est au niveau de la norme européenne : 68 ans pour les hommes et 69 ans et 8 mois pour les femmes.

Un risque de paupérisation

Il reste que si la vieillesse n’est plus tout à fait « un naufrage » au sens où l’entendait le général de Gaulle, à partir d’un certain niveau de longévité on ne peut que s’interroger sur la manière de vivre et de faire vivre les plus de cent ans. Voire le nouveau groupe social des plus de 110 ans: une catégorie particulière dans laquelle on ne compte plus qu’un homme pour dix femmes. « Comment vit-on dans ces contrées-limites, demandait Roger-Pol Droit (Le Monde 14 novembre 2008) ? Avec quelle perspective du temps ? Parvient-on à un présent immuable comme un semblant d’éternité ? Comment considère-t-on sa propre vie quand on regarde en arrière et parcourt les trajets de la mémoire ? Doit-on penser au contraire qu’il n’y a rien à signaler, rien à voir de particulier ? Les super-centenaires sont-elles des personnes comme les autres que nous aurions tort d’imaginer en exploratrices de confins inconnus ? Autant de questions que l’on ne saurait trancher : malgré tout, le plus grand âge reste une expérience énigmatique où s’éprouvent probablement, au moins pour certains, des métamorphoses du temps, des états de conscience transformés, des enchantements ou des abandons sans équivalent ».

A côté de ces questions sans réponse parce qu'on ne les a pas posées, il y a tout de même quelques certitudes. Citons sans nous y attarder le fait que le vieillissement se traduira par un accroissement au moins relatif des dépenses de santé. Au regard de la maladie, des handicaps et de la solitude, qui peuvent conduire à des coûts importants, le taux de remplacement assuré par les retraites en répartition va très sérieusement s’affaisser et il ne faut pas compter sur une prise en charge par la dépense publique pour compenser. Résultat, il faut s’attendre à une augmentation du taux de pauvreté chiffré par Eurostat. Ainsi, admettons que ce taux soit à 13 pour la population de 0 à 64 ans (13 pour les hommes et 14 pour les femmes), ce taux passera à 16 pour les plus de 65 ans (14 pour les hommes et 17 pour les femmes) et 18 pour les 75 ans et plus (15 pour les hommes et 19 pour les femmes). Autre façon de dire les choses : quand le revenu relatif des 65 ans et plus sera ramené à 0,90, celui des hommes sera à 0,93 et celui des femmes à 0,75. On mesure à ce niveau à quel point les femmes sont perdantes et menacées d’une vraie paupérisation, passé un certain âge. D’autant que, si les systèmes de retraite ont pu jouer un rôle essentiel dans le passé pour gommer un grand nombre de situations de pauvreté grâce aux transferts qu’ils opéraient, leur situation financière dégradée leur interdira demain de remplir cette mission. Si le gouvernement voulait une explication aux inquiétudes qui se sont manifestées dans la rue ces dernières semaines, ces chiffres la lui fournissent.


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