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Retour de vacances fin août, les dirigeants syndicaux eux-mêmes confiaient en privé leur scepticisme sur la poursuite du mouvement sur la réforme des retraites. On était très loin à l'époque de la perspective de grèves reconductibles qui se présente aujourd'hui. Les sondages semblaient montrer des Français convaincus de la nécessité d'en passer par un relèvement de l'âge légal de départ de 60 à 62 ans. « Pour moi c'est plié », confirmait le chargé de la protection sociale d'une grande organisation syndicale. Dès lors, comment et pourquoi est-on passé de cette situation d'une France toujours difficile à sortir de sa torpeur estivale à un pays qui fait montre d'une constance dans le refus de la réforme dont les observateurs ne l'imaginaient pas capable ? Quels sont les ressorts de cette détermination ? Et surtout comment sortir d'une confrontation dans laquelle aucune des deux parties ne veut ni ne peut céder ? Avec quelles conséquences pour les protagonistes ? Ce sont bien les questions qui se posent alors que se profilent des grèves reconductibles à partir de la journée d'action clé du 12 octobre et que le président du Sénat, Gérard Larcher, réputé pour son sens social et son habileté manoeuvrière, tente de dégager les termes d'un compromis impossible.
Première tentative d'explication, les syndicats ont, de leur point de vue, plutôt « bien joué le coup » depuis cinq mois. D'abord en campant sur une position unanime de refus global de la réforme. Avantage de cette « démarche globalisante » : un rejet en bloc des mesures d'âge emblématiques, évitait de trop y regarder dans les détails. Car les syndicats divisés sur le fond des choses entre ceux qui refusent toute modification des règles existantes en matière de pension, ceux qui n'acceptent de réforme qu'en agissant sur les recettes et ceux qui auraient souhaité au contraire qu'on aille beaucoup plus loin dans la réforme.
Seconde explication : à la différence de très nombreux conflits dans un passé proche, les syndicats ne sont pas dans une posture de récupération d'un mouvement qui aurait démarré en dehors d'eux. Cette fois, ils ont toujours paru parfaitement en phase avec une opinion publique mécontente de la réforme des retraites, certes, mais surtout irritée par ce qu'elle vit comme une injustice qui s'ajoute à beaucoup d'autres. En collant à l'opinion, les syndicats se sont ainsi évités, jusqu'à présent, les débordements qui ont nui dans le passé à leur crédibilité. D'une certaine façon, ils font la preuve de leur capacité à agréger les mécontentements et à encadrer leur expression de manière ordonnée et responsable.
Troisième explication : le choix de l'unité d'action s'est imposé d'autant plus sûrement que les syndicats sont en concurrence entre eux pour décrocher leur brevet de représentativité en 2012. Pour espérer être présents, non seulement ils doivent obtenir un succès d'audience qui se manifeste dans les scrutins professionnels, mais ils ne doivent pas décevoir. Or, ce choix de l'unité répond manifestement à l'attente de l'opinion lassée des divisions syndicales. La CGT-FO l'a si bien compris qu'après avoir marqué ses distances avec le mouvement qui démarrait, elle s'est vue contrainte de rentrer dans le rang, même si, précise Jean-Claude Mailly, « nous ne sommes pas d'accord sur tout ». Autrement dit, malheur au syndicat aujourd'hui qui prendrait le risque de rompre le front commun.
Quatrième habileté des syndicats, ils n'ont pas tiré toutes leurs cartouches à la fois. Ils ont géré le temps. C'est progressivement que la pression est montée dans la rue à coup de manifestations avant et après les vacances. Pour éviter que la pression retombe, ils ont su trouver un nouveau mode d'action avec une manifestation plus familiale samedi 2 octobre, mais qui a mobilisé au même niveau que la précédente, preuve que le mécontentement persistait. Aujourd'hui, alors que l'on entre dans la phase finale de discussion du texte au Sénat, ils passent la surmultipliée avec une nouvelle journée d'action le 12 octobre, un appel de Marcel Grignard, numéro 2 de la CFDT à « frapper un grand coup » ce jour là et un feu vert donné par Bernard Thibault à des grèves reconductibles à partir du 12 octobre. Un signal pour les grandes entreprises publiques qui ont décidé de durcir le conflit. Bref, depuis cinq mois, les syndicats entretiennent savamment le feu. Ils le feront jusqu'au bout du débat parlementaire qui vient de reprendre au Sénat.
Cette stratégie a été servie ces derniers mois par deux séries de facteurs. D'abord l'affaire Woerth-Bettencourt. Le feuilleton de l'été avec ses révélations sur le mode de vie extraordinaire d'une vieille femme milliardaire et de son entourage, sur ses comptes en Suisse, son Île d'Arros dans l'Océan indien et ses cadeaux fiscaux, ont décidément convaincu une partie de l'opinion que tout le monde en France ne vit pas la crise économique et financière de la même manière et que quand on demande des sacrifices aux moins favorisés, les nantis conservent leurs privilèges. Alors que cette affaire avait déjà contribué à créer un climat délétère -le lâchage d'Éric Woerth par la CFDT et la CGT début septembre a de ce point de vue marqué un virage-, la préparation du PLFSS et du PLF pour 2011 ont aggravé les choses.
Déremboursement des soins d'un côté, taxation des complémentaires santé de l'autre, pression sur les salaires des fonctionnaires, on pourrait allonger la liste. Toutes ces mesures sont perçues, à tort ou à raison, comme des agressions d'autant plus injustifiées que les Français, dans leur grande majorité, ne s'estiment nullement responsables de la crise et d'autant plus inutiles que tous les discours gouvernementaux tournent aujourd'hui autour de la sortie de crise. Autrement dit, si la situation économique est plus favorable que prévue avec un redressement plus rapide qu'attendu de la masse salariale, pourquoi accepteraient-ils de continuer à se serrer la ceinture ? Voudrait-on leur faire payer une crise dont ils perçoivent très bien qu'elle est d'abord celle de l' "establishment" financier, ensuite celle des autorités de contrôles, agences de notation et autres qui n'ont rien vu venir et au bout du compte celle d'un système qui fait des gains financiers l'alpha et l'oméga de toute politique économique ? À cet égard les sarcasmes qui ont accueilli sur internet la condamnation de Jérôme Kerviel à payer près de 5 milliards d'euros à la Société Générale vient conforter l'opinion dans son sentiment que quand le capitalisme déraille: « c'est toujours les petits qui trinquent » comme l'écrit un blogueur.
Bien évidemment les pouvoirs publics ont aussi leur part de responsabilité dans la situation actuelle. Une stratégie de la « tension sociale progressive » était d'autant plus facile à mettre en place par les syndicats que de son côté l'Élysée était décidé à ne rien lâcher. Dès le mois de février en effet, dans un contexte rendu incertain par la conjoncture économique, la décision avait été prise de bâtir une réforme n'hypothéquant pas les chances de reprise de l'économie et préservant l'essentiel du système de retraite. D'où les choix opérés mais au plus juste. Autrement dit, comme l'observe un ancien conseiller social à Matignon, on peut s'étonner que l'Élysée exclusivement préoccupé de donner l'image du sérieux et de la rigueur, aussi bien aux agences de notation qu'aux membres du G 20, ne se soit en réalité autorisé aucune marge de manoeuvre.
Certes, le 8 septembre dernier Nicolas Sarkozy a lui-même endossé la responsabilité de quelques concessions sur la pénibilité, les fonctionnaires mères de trois enfants, les polypensionnés et les carrières longues. Mais il ne s'agissait que de concessions à la marge, ne visant même pour certaines d'entre elles qu'à faire illusion et en tout état de cause ne répondant pas aux revendications des syndicats. Cela n'a donc pas suffi à désamorcer la grogne. D'où le « bis repetita » de ce jeudi 7 octobre avec une réunion d'urgence à l'Élysée et une concession un peu plus substantielle sur le sujet qui monte : le mécontentement des femmes doublement pénalisées par la réforme. D'abord parce qu'elles ont une retraite qui reste substantiellement inférieure aux hommes à compétence égale, ensuite parce que leur carrière plus courte pour cause de maternité les oblige à aller jusqu'à 65 ans aujourd'hui et 67 demain pour s'épargner une décote. La difficulté évidement reste que pour avoir taillé la réforme au plus juste pour rassurer les marchés et passer l'échéance électorale de 2012, les pouvoirs publics ne peuvent donner satisfaction aux syndicats sur les sujets qui coûtent le plus cher. Par ailleurs, l'histoire sociale enseigne que quand un gouvernement commence à reculer, les syndicats ne sont jamais tentés de lâcher...
Seconde erreur de l'Élysée : avoir choisi le terrain de la retraite pour effectuer une reconquête de l'opinion. C'est au lendemain d'élections régionales désastreuses que ce choix a été opéré. Mais on ne le dira jamais assez, une réforme des retraites, parce qu'elle touche à la vie quotidienne de nos parents et à notre vie future, est toujours très délicate à conduire en particulier quand les choix sont opérés en dehors de toute concertation sérieuse. On le voit bien aujourd'hui en Grèce et en Espagne, où c'est aussi le sujet qui fait le plus facilement descendre les gens dans la rue. Passe encore si on parvient à convaincre que les sacrifices sont partagés. La tâche devient insurmontable si la réforme est perçue comme un nouveau facteur d'accroissement des inégalités.
Troisième erreur : l'Élysée ne disposait pas d'appui solide côté syndicats pour conduire la réforme. Difficile en effet de compter cette fois sur une CFDT qui a conservé un souvenir cuisant de son appui apporté à la réforme des retraites de 2003. Quant à espérer, sinon un soutien, du moins une relative modération de la CGT, c'était d'autant plus improbable que François Chérèque et Bernard Thibault sont engagés dans un mano a mano qui vise, ni plus ni moins, à garantir la survie du syndicalisme en France. Dans cette optique, un succès dans un conflit mené en commun les sert plus qu'il ne les dessert.
Quatrième erreur : alors qu'initialement la réforme devait être bouclée en juillet, en février le président de la République décide d'un délai supplémentaire et la reporte après les vacances. Personne à l'époque n'y a vu malice, à commencer par les syndicats qui expliquaient qu'en réalité cette rallonge en plein mois d'août ne servirait à rien. Sauf que le télescopage imprévu avec l'affaire Woerth, mais prévisible avec les projets de loi de finance, se révélera alors hautement dommageable.
Les dégâts seront d'autant plus considérables que depuis l'été on sait que le gouvernement vit sous la menace permanente d'un remaniement. Résultat, on voit se bousculer les prétendants à Matignon : un jour Jean-Louis Borloo remis en forme par un régime protéiné, le lendemain Michèle Alliot-Marie, aujourd'hui François Baroin. Quant à François Fillon, il ne cesse de prendre ses distances et de marquer sa « désimplication ». Ajoutons à cela des ministres tentés comme Bernard Kouchner de quitter le navire, l'ancien haut commissaire Martin Hirsch qui règle ses comptes avec Jean-François Copé et Gérard Longuet, le même Jean-François Copé en compétition ouverte avec Xavier Bertrand pour la conduite du parti majoritaire. La confusion n'est pas moindre au Parlement où l'on voit des députés remettre en cause l'allongement de quatre années de la Cades, pourtant approuvé par les sénateurs, ces derniers taclant à leur tour les députés sur la possibilité qu'ils ont ouverte de mettre à contribution des régimes complémentaires pour financer les déficits de l'assurance vieillesse. Bref, alors que la conduite d'une réforme délicate demande discipline et sérénité, la tendance est au délitement. Cela ne facilite à l'évidence pas la sortie d'un conflit dont personne à la date d'aujourd'hui ne peut discerner l'issue. Seule certitude, l'échéance du mardi 12 octobre pourrait bien se révéler décisive.
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