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Même si les syndicats réussissent leur journée de grèves et de manifestations du 7 septembre 2010, il paraît douteux qu'ils parviennent à faire changer d'attitude le gouvernement sur la réforme des retraites. Le sujet est désormais trop emblématique pour Nicolas Sarkozy et l'ampleur des déficits sociaux impose d'en passer par des mesures d'urgence qui rapportent vite beaucoup d'argent. Sauf que, sur le fond, cette réforme ne résout rien et, qu'au-delà des retraites, ce sont les règles et les mécanismes complexes de l'État-providence de l'après-guerre qui sont aujourd'hui bousculés par les évolutions démographiques, sociales et culturelles. D'où la nécessité de repenser dès à présent la question des retraites, mais aussi celle de la santé et de revoir le financement de l'ensemble des régimes sociaux pour sortir d'abord de la spirale des déficits et s'extraire ensuite d'une situation absurde qui voit des pays modernes dépenser sans compter pour la protection sociale alors que galopent les inégalités et que se multiplient les poches de pauvreté et d'exclusion.
Le 7 septembre 2010 marquera une date importante pour les syndicats français. S'ils ne parvenaient pas à mobiliser alors qu'ils forment - une fois n'est pas coutume - un front presque parfaitement uni, que la cote de Nicolas Sarkozy est au plus bas et celle de la gauche en forte hausse et qu'ils peuvent compter sur un soutien d'une bonne partie de l'opinion, notamment sur le sujet sensible des retraites, leur avenir serait sérieusement compromis. Pour la plus grande satisfaction de l'ancien président du CNPF, Yvon Gattaz (85 ans), qui juge souhaitable dans Le Figaro (édition du 23 août 2010) « la fin des syndicats ». Et celle du patronat. Tant qu'on y est…
Mais s'ils parviennent à leur fin, que la journée débouche sur une mobilisation massive, c'est toute la politique économique et sociale des prochains mois qui serait bousculée. Y compris au niveau européen où les Français apparaîtraient, avant la manifestation du 29 septembre à Bruxelles contre le Livre vert sur les retraites, comme les éléments moteurs de la contestation. Le paradoxe n'est pas mince quand on sait que le taux de syndicalisation en France est le plus faible de tous les pays européens. Ce qui signifie, a contrario, que la force d'une contestation ne se mesure pas, en particulier en France, au nombre de militants et de sympathisants que comptent les syndicats, mais qu'elle relève d'une alchimie beaucoup plus complexe.
Sur la retraite, notamment sur le relèvement de l'âge légal de départ à la retraite de 60 à 62 ans, les leaders syndicaux n'étaient pas loin de penser avant l'été que, selon le mot de l'un d'entre eux, « l'affaire était pliée ». En clair, les Français se seraient faits à l'idée de prolonger de deux ans leur activité, même s'ils ne l'approuvent pas. Depuis c'est vrai, beaucoup d'eau a passé sous les ponts. Éric Woerth, le ministre qui porte envers et contre tout la réforme, a été déstabilisé au moment où les excès de plusieurs membres du gouvernement ont accrédité le sentiment dans l'opinion d'une montée objective des injustices. Par ailleurs, la riposte sécuritaire des pouvoirs publics pendant l'été a sans doute fait plus de dégâts par sa brutalité et les réactions provoqués à l'étranger, qu'elle n'aura finalement rassuré les Français.
Résultat, au-delà de la réforme des retraites, c'est toute une politique, dont les Français pressentent qu'ils vont la payer par une rigueur accrue, qui sera contestée le 7 septembre dans la rue. Ils vont protester contre la manière de conduire les affaires du pays que les Français, contre un certain climat qui se répand, dont ils rendent personnellement responsable le chef de l'État, dont la cote de popularité reste au plus bas.
Cette situation n'est pas unique. L'hyper médiatisation des faits et gestes des hommes politiques est une donnée politique du monde d'aujourd'hui. C'est ainsi que l'espace d'un été on a vu Vladimir Poutine aux commandes d'un bombardier d'eau, Barack Obama batifoler avec son épouse Michelle dans les eaux de l'embouchure du Mississippi, les responsables chinois battre leur coulpe devant les caméras de télévision pour se faire pardonner des investissements qui ont dégénéré en catastrophe naturelle… Revers de la médaille toutefois, quand ces situations tournent mal ou dérapent, l'effet boomerang est redoutable et le rejet à la mesure des espoirs que ces hommes politiques ont suscités.
Dans le cas Français, Nicolas Sarkozy souffre manifestement aujourd'hui de porter sur ses épaules le poids de toutes les politiques dont il a voulu assumer seul la responsabilité. Difficile ensuite de faire machine arrière. Le dossier des retraites est à cet égard exemplaire. Il ne bougera pas d'un pouce. Il n'a plus le choix. La faute aux syndicats, d'abord. Faut-il le rappeler, mais c'est au début de 2009, dans le cadre des négociations Agirc-Arrco que, saisis par le patronat d'une demande de relèvement de l'âge légal de départ à la retraite, ces derniers ont estimé qu'il ne leur revenait pas de prendre une décision supposée être du ressort des pouvoirs publics. Faut-il s'étonner alors si ces derniers ont pris une responsabilité que ne voulaient pas assumer les syndicats ?
La faute aux experts ensuite. Ont-ils noirci la situation comme le disent certains pour faire passer des décisions impopulaires ? En tout état de cause, les mesures annoncées en février dernier aux syndicats dans le cadre de l'agenda social n'ont rassuré personne. Ni la CFDT de François Chérèque, qui juge une réforme seulement paramétrique tout à fait insuffisante et les dispositions retenues profondément injustes. Ni les autres syndicats qui campent sur la retraite à 60 ans et ne sont demandeurs de rien.
Le résultat, c'est un cavalier seul du gouvernement qui avait arrêté ses décisions en début d'année et qui a mené ensuite une concertation en trompe-l'oeil ne laissant aucune porte de sortie aux syndicats baladés de séances en groupe de travail en réunions plénières sans qu'une virgule soit finalement changée au texte initial. L'exemple de la pénibilité est à cet égard exemplaire. Alors que la question était jugée centrale en 2003, qu'elle figurait en bonne place dans la loi du 23 août et qu'elle aurait pu apparaître comme une contrepartie logique à un relèvement de l'âge de la retraite, c'est une « version hard » et très restrictive qui a prévalu en juin dernier. Absence de prise en compte de l'incidence d'un environnement de travail cancérigène sur la santé. Refus d'admettre l'impact d'un travail de nuit prolongé sur les organismes. Prise en compte des seules incapacités de 20 % et plus… Passé le 7 septembre, Éric Woerth peut-il lâcher quelque chose ?
La même remarque vaut pour la question des seniors d'autant moins traitée celle-là que l'Élysée n'avait aucune envie de s'embarquer dans une nouvelle négociation après 18 séances pour rien entre 2005 et 2008 et que, dans une conjoncture difficile pour l'emploi, les employeurs n'ont aucune envie qu'on leur interdise de se débarrasser de leur main d'oeuvre âgée.
S'agissant enfin du relèvement de l'âge de départ à la retraite, le gouvernement peut d'autant moins y renoncer que c'est la seule mesure qui rapportera immédiatement beaucoup d'argent. Or, comme vient de l'admettre François Baroin dans une interview au Figaro (édition du lundi 23 août) c'est bien la réforme des retraites et la mobilisation d'une [acro=Caisse d'amortissement de la dette sociale=acro]Cades[/acro] augmentée des 33 milliards du [acro=Fonds de réserve pour les retraites=acro]FRR[/acro] qui permettront de déporter -voire de dissimuler- un déficit qui, faute d'effort significatif sur les niches fiscales et sociales, restera quasiment entier et renvoyé aux générations futures.
Mais quelle autre issue ? Face à l'ampleur des déficits sociaux - une trentaine de milliards d'euros en 2010 et sans doute presque autant en 2011 - et à des perspectives d'évolution de la masse salariale en demi-teinte, le réalisme commandait soit de combiner une politique drastique de réduction des dépenses avec une hausse des prélèvements, notamment fiscaux, soit de changer de système. Or de cela, ni la droite pour des raisons électorales, ni la gauche pour des motifs idéologiques, ne veulent. On peut les comprendre. À terme, augmenter encore les prélèvements ne résoudra pas les problèmes structurels auxquels sont confrontés les régimes sociaux du fait de déséquilibres démographiques persistants. Quant à changer de système, ce n'est pas en fin de mandat, et sans majorité forte qu'on peut raisonnablement s'y risquer.
En revanche, comme le préconise la CFDT pour les retraites, c'est bien en amont d'une échéance politique importante, comme l'élection présidentielle de 2012, qu'il faut dès à présent commencer à préparer les esprits à la nécessité et à l'urgence de changements majeurs. Au-delà de la retraite, le même impératif de changement vaut aussi pour la santé dont les dépenses dérivent encore plus dangereusement sans qu'aucun levier de régulation paraisse devoir fonctionner. Enfin, au bout du bout, la question posée est celle du financement, donc des règles et des mécanismes à modifier pour mettre en place un pacte social plus en rapport avec les besoins de la société française du XXIe siècle.
Nicolas Baverez dans un point de vue au journal Le Monde (édition du 10 août 2010) a tracé le cadre d'un tel changement : viser l'équilibre financier à long terme dans une société où cinq générations cohabitent désormais ; recentrer l'effort sur les nouveaux fléaux sociaux (exclusion, déscolarisation, chômage des jeunes…) ; distinguer solidarité nationale et assurance individuelle ; évaluer régulièrement les aides ; améliorer le capital humain et solvabiliser les nouveaux besoins pour répondre aux contraintes d'une nouvelle économie ; assurer la fluidité des droits sociaux dans l'Europe.
À l'évidence aucun de ces thèmes n'est actuellement traité et l'on peut raisonnablement douter qu'ils le soient de la part d'une équipe sortante davantage portée à vanter son bilan qu'à surfer sur des valeurs d'avenir. Le problème reste cependant que ces nouvelles lignes de force ne figurent à ce jour dans aucun programme alternatif. À quelque vingt mois de l'échéance, sans doute est-ce un peu tôt. En début d'année prochaine, en revanche, le moment sera venu. Il ne faudrait pas alors qu'un retour de la croissance, surtout s'il est modeste, dispense d'une réflexion sur des décisions auxquelles tôt ou tard nous ne couperons pas. Le pire en effet serait d'arriver à la présidentielle de 2012 sans idée nouvelle. À la date d'aujourd'hui, on ne peut malheureusement l'exclure.
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